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Du métier de modèle

Publié: 13 juin 2015 par L'épicène dans 3615mavie, nos textes
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Quand j’étais étudiante, j’ai travaillé comme modèle pour un petit club de dessin. C’est là que j’ai appris que mon corps n’était pas nécessairement une chose à cacher, ou à ne montrer que transformée, parée d’artifices. Un corps, un quelconque corps, présente tel quel un intérêt esthétique fort et diversifié, sans avoir besoin de répondre à des normes, d’être mis en valeur, mis en scène, et sans non plus être obligatoirement féminin. Ma surprise en apprenant que les beaux-arts recrutaient des modèles indifféremment féminins ou masculins, a fait partie de mon évolution féministe, de ma déconstruction des mythes sur une nature d’objet pour le regard qui serait spécifique au corps féminin.

une étude de nu

une étude de nu

C’est dans ce club de dessin que j’ai appris que modèle était un métier. En étant rémunérée d’abord, et plutôt bien puisque je touchais alors 300 francs pour ces deux heures de pose (le smic mensuel devait être d’environ 6000 francs à l’époque). Vers la fin de l’année, le club m’a annoncé que son budget pour me payer était épuisé. L’une des gentilles vieilles dames me jetait des sortes d’oeillades tout en parlant, tandis que l’autre l’empêchait de formuler clairement sa demande : puisque mon salaire avait été mal calculé, un peu surestimé, je pourrais peut-être terminer l’année bénévolement ? Je n’ai pas entendu cette demande, n’y ai pas accédé ; d’abord avec un léger pincement de culpabilité, mais après réflexion, avec légèreté et sûre d’être dans mon bon droit. C’était un travail, et même si il était plaisant je le faisais pour être payée.

L’idée que cette activité était un « vrai » métier ne m’avait pas effleuré auparavant. Tout le monde pose de temps à autre, pour une photo, par exemple. Tout le monde offre aussi parfois son écoute, son soutien, et souvent son analyse et ses conseils, à des proches en détresse psychologique ou en questionnement. C’est ainsi que le métier de psychologue peut sembler trivial aux profanes : parler, écouter, tout le monde sait faire ça. Je voyais de même l’activité de modèle comme indistincte des diverses autres activités de ma vie. Quelle chance, m’étais-je dit en voyant l’annonce : être payée pour faire quelque chose qui relève du loisir. Si j’ai beaucoup aimé être modèle, ce fut finalement pour d’autres raisons.

Le travail de modèle, j’avais d’abord imaginé qu’il consistait à vendre son corps immobile, à laisser autrui tirer parti d’une image passivement présentée. Exister devant un regard, pour un regard, voilà tout. Le premier jour, j’ai demandé au prof comment je devais me mettre. Il m’a laissée libre de choisir ma pose, c’est à dire qu’il m’en a confié la responsabilité. Sa seule consigne a été d’éviter les poses difficiles à dessiner, en particulier les raccourcis (lorsqu’un membre, un bras par exemple, est orienté en direction des dessinateurs, et qu’il leur faut représenter le poignet et l’épaule presque côte à côte pour rendre compte de la perspective). J’ai donc dû, non simplement poser, mais faire ce travail-là : réfléchir pour les dessinateurs à une pose qui leur serait profitable. Travail certes pas très difficile, mais relevant du technique. J’étais partie prenante de l’activité d’enseignement, spécialiste de mon image.

Cette fois-là, prise au dépourvu, j’ai choisi de rester tout simplement debout, les bras ballants face aux dessinateurs. J’ai très vite compris mon erreur ! Se tenir debout fait reposer tout le poids du corps sur la faible surface des métatarses et des talons. D’ordinaire, la position reste confortable en raison des divers mouvements, pas et balancements opérés spontanément. L’équilibre du corps est également maintenu de façon dynamique. Dans cette pose, la pesée s’exerce constamment et comprime fortement les zones de contact avec le sol. Le sang descendu dans les jambes n’est plus renvoyé vers le haut par le massage des veines que procure le mouvement. Quant à l’équilibre, lorsqu’on s’interdit de décoller ses pieds du sol, il doit sans cesse être réajusté en augmentant l’appui sur un côté ou l’autre du pied.

Cette première expérience, quoiqu’un peu supplicielle, m’a permis de découvrir plusieurs aspects de mon nouveau métier, que j’ai approfondis par la suite : une pose doit convenir aux dessinateurs, mais également être aussi confortable que possible pour le modèle ; la douleur qui accompagne à des degrés divers (souvent faibles, rassurez-vous) toute pose un peu longue ou difficile, peut être gérée par différentes techniques mentales, ainsi qu’en détendant consciemment certains muscles. Il faut aussi savoir ne pas considérer d’emblée la pose comme définitive, mais la laisser s’ajuster durant quelques minutes, en surveillant la manière dont le corps se l’approprie.

J’ai dû apprendre à tenir la pose. Cela peut sembler tout simple, mais en réalité la conscience de la disposition exacte de son corps, des mouvements involontaires qui l’animent, et la connaissance des moyens de rectifier en permanence sa posture, n’ont rien de spontané ni d’intutif. La position de la tête par exemple, qui doit être dressée, inclinée et tournée avec précision ; on peut prendre quelques repères en observant et en mémorisant les limites de son champ de vision proche et lointain, afin de contrôler les variations qui surviennent. Le regard et l’expression du visage doivent eux aussi trouver leur forme stable, puis être maintenus rigoureusement.

D’autres aspects de ce travail me sont apparus par la suite. J’ai commencé par me procurer un peignoire, afin de marquer clairement la distinction entre ma nudité de modèle et ma tenue lors de mes temps de pause (dont je décidais librement). Dans tout métier, les pauses sont distinguées du temps de travail par divers moyens : changement de lieu, cigarette, etc, la distinction étant d’autant plus importante à faire que le travail « ne se voit pas » (la personne doit alors montrer son indisponiblité). Le peignoir était donc mon marqueur de pause, et la nudité ma tenue de travail. Roland Barthes explique comment la strip-teaseuse professionnelle est revêtue de sa fonction alors même qu’elle est nue, réflexion qui s’applique également aux modèles.

Enfin, j’ai compris en exerçant ce métier que la nature de la transaction n’était pas de vendre mon corps, ni même mon image. Comme dans tout travail salarié, il s’agissait de vendre mon temps. Face à cette réalité, j’ai développé des stratégies que l’on retrouve partout dans le monde du travail : observer la pendule jusqu’à attendre chaque avancée de la trotteuse ; ne pas observer la pendule, aussi longtemps que possible ; et, beaucoup plus efficace, m’absorber dans une sorte de transe, un état de semi-vigilance qui exigeait toutefois de maintenir mon attention envers la position et les mouvements de mon corps. J’ai apprécié les moments passés avec les dessinateurs, avant et après la séance, mais j’ai aussi apprécié qu’ils soient brefs, car j’avais hâte de rentrer et de retourner à mes occupations personnelles.

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Pour conclure, je dirais que tout ceci m’a préparé à comprendre ce qu’était le métier de pute. Une activité qui parait aller de soi, que tout le monde pratique, mais qui présente des aspects techniques spécifiques lorsqu’on l’exerce de manière professionnelle. Une rétribution qui légitime, renforce l’estime de soi, et restaure une saine paresse vis à vis du stress indécent qui est le lot des employés ordinaires. Un métier qui semble impliquer fortement l’intime, mais qui passe en réalité par un rôle, comme pour la nudité de la strip-teaseuse. Une dimension corporelle très présente, et à travers cette dimension, l’idée reçue que ce métier consisterait à « vendre son corps », alors que l’on vend son temps comme n’importe quel travailleur.

J’ai adoré exercer ce métier, bien que j’aie parfois enduré la fatigue ou guetté la pendule. L’un de ses aspects, à peu près absent du métier de modèle, est la dimension humaine. Mes clients étaient des gens ordinaires, tous différents, généralement très agréables, et j’ai beaucoup appris à leur contact. Les frangines, mes collègues, sont elles aussi pour la plupart de belles personnes, fortes et libres, qui m’ont apporté tout autant. Les uns et les autres font toujours partie de ma vie, et je pense à ces deux moments de mon histoire, la période où j’ai été modèle et celle où j’ai travaillé comme pute, avec tendresse et fierté.

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