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Dreling dreling, les clochettes tintent et les magasins ferment, ça sent le sapin, c’est le moment d’aller retrouver tonton Francis et son homophobie supportable. Insupportable ? Pourtant vous y allez, tous les ans. Ben oui pas le choix, c’est la famille. Attendez attendez ! Vous oubliez les majuscules. La Famille. Les Cadeaux. La Bouffe. Les Traditions bien de chez nous.

Quoi j’exagère ? Qui est-ce qui dit « faut bien » et qui va partager la corvée de Noël avec d’autres non-enthousiastes bien obligés ? Qui est-ce qui y va, c’est moi ou c’est vous ? Ça pourrait être personne, si vous aviez le courage d’assumer ce dégoût que vous clamez. Mais ce que vous n’assumez pas, en définitive, c’est plutôt votre complaisance.

Vous ne les avez pas vu parader tout le mois, les maires islamophobes avec leurs crèches ? Vous n’avez toujours pas fait le lien entre l’argument de la tradition et votre propre participation à une fête chrétienne ? Ou bien vous préférez voir cette soirée comme une affaire privée, une petite réunion de famille bien loin de la tempête xénophobe. Après tout, « le privé est politique », c’est juste un slogan féministe.

Tant pis, vous y allez, c’était prévu depuis l’an dernier. Mais comme vous êtes pas bien fiers de vous, vous faites de l’humour. Vous vous distanciez. On va encore manger ces horribles Mon chéri. Que c’est dur d’être à côté de tata Simone et de son nuage de parfum. Et les gosses trop gâtés qui braillent, un petit xanax avec le coca, ça serait réglé.

Mais vous y allez. Vous allez vous empiffrer, et c’est moi qui gerbe.

Henry Maret, chroniqueur de la fin du 19ème siècle, republié plus récemment par Gatuzain, m’enthousiasme. On voit dans cet extrait de ses Carnets d’un sauvage combien prévisible était l’état du monde tel que nous le connaissons : beaucoup d’or mais point de carotte.

« Tout diminue », dit-on à propos du timbre de deux sous. Tel n’est pas l’avis de ma cuisinière, qui trouve que tout augmente.

Il est vrai que notre correspondance, nos transports, nos vêtements, nos journaux, et surtout notre argent diminuent de valeur chaque jour. En revanche, nous payons un pigeon trois fois ce qu’il coûtait il y a quarante ans ; le prix du loyer a quadruplé, et quand on met une bûche au feu, c’est comme si l’on y mettait un billet de banque.

Il n’est donc pas exact de dire que de plus en plus, la production augmentant, les choses sont meilleur marché. Cela est vrai pour le superflu, mais c’est le contraire qui est vrai pour le nécessaire. Nous pouvons nous procurer une dentelle à meilleur compte qu’autrefois, mais tout ce que nous consommons est beaucoup plus cher, et l’on voit venir le moment où il n’y aura plus que les millionnaires qui pourront se permettre de coucher ailleurs que sous les ponts.

L’humanité ne tardera pas à se trouver dans la situation du roi Midas, qui avait beaucoup d’or, mais qui n’avait point de carottes. On donnera pour rien un ticket pour Le Havre au malheureux qui n’aura pas mangé depuis trois jours et qui réclamera vainement une sardine au-dessus de ses moyens. Et déjà nous voyons s’ouvrir de nombreuses bibliothèques gratuites pour des gens dont l’appétit est loin d’être satisfait, et à qui l’on offre la lecture des Pandectes en guise de saucisson.

Comment, toutes choses diminuant de prix, la vie coûte tout de même beaucoup plus cher, c’est ce qu’expliquent admirablement les économistes, qui nous prouvent à force de statistiques que nous devons nous considérer comme très heureux de cet incontestable progrès.

D’ici à un siècle, les hommes seront abondamment pourvus de tout ce dont ils pourraient se passer, et leur vie sera délicieuse. Seulement, ils n’auront plus de quoi vivre.