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Trigger

Publié: 25 août 2015 par L'épicène dans 3615mavie, cris
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C’est un mot anglais qui veut dire « gâchette ». Il désigne l’élément déclencheur d’une crise de stress chez une personne atteinte de sspt (syndrome de stress post-traumatique). Un stimulus anodin qui, en réveillant la mémoire traumatique, plonge la personne dans un état de stress imprévisible et incontrôlable.

Il ne s’agit pas d’un « mauvais souvenir » normal. La mémoire traumatique est une mémoire figée, sans mots. Lors du traumatisme, les informations qui arrivent au cerveau déclenchent, une fois interprétées, un afflux d’hormones de stress. Pour éviter la surdose, la transmission de ces informations est alors interrompue entre la zone du cerveau qui les reçoit, et celle qui les interprète et les archive comme souvenirs. Les perceptions qu’on a eues à ce moment-là restent dans une zone du cerveau qui ne les « comprend » pas, figées sous forme d’informations sensorielles brutes.

Parfois cela crée une amnésie totale. Souvent c’est plus mitigé, une partie des informations a été transformée en souvenirs accessibles à la conscience. Mais dans tous les cas, « le corps se souvient », c’est à dire que dans cette partie du cerveau, certaines perceptions peuvent être comparées à celles-là et considérées comme apparentées. L’information qui est alors transmise est une sorte d’alerte générale, un stress de la même intensité que lors du traumatisme. Avec ou sans reviviscences, que la personne comprenne ou non ce qui lui arrive, elle se retrouve projetée dans un état émotionnel de panique et de détresse intense.

Les raisons pour lesquelles une perception « normale » peut rappeler la mémoire traumatique, ne relèvent pas de l’intellect puisque les informations n’ont pas été interprétées. C’est pourquoi il est souvent impossible de prévoir que cette association sera faite. N’importe quelle situation, idée ou perception peut déclencher la mémoire traumatique. Cependant, même si la plupart des trigger ne sont pas aussi intellectuels, les évocations des traumatismes les plus répandus (viol, agression, accident) peuvent déclencher une crise de stress post-traumatique chez les personnes l’ayant vécu, qui sont nombreuses. C’est pourquoi il est recommandé d’avertir les gens avant de leur mettre sous le nez des images ou des mots évoquant crument ces situations (« trigger warning »).

Quelques exemples de trucs qui m’ont trigger :

– mes règles

– de l’huile de massage

– parler de couloirs d’hôpital

– un tour dans une charrette à vélo

– un cuni

– parler de viols de guerre

– passer devant une église

– avoir les oreilles bouchées

– plein de films

– ce soir, je sais pas

Trigger warning : Le texte qui suit évoque la survenue d’une crise de stress post-traumatique, ainsi que des souvenirs d’agression sexuelle. Cela peut impacter les personnes atteintes de sspt, voire leurs proches. Si vous pensez être concerné’, ne continuez la lecture que si vous êtes en bonne condition et dans un environnement protecteur.

Tu es en train de zoner sur ton canapé, et tout d’un coup ça te tire par la manche. D’abord l’impression qu’une main, un bras, appuie sur ton sein. Puis le visage du conard, tout souriant, content de t’avoir à sa merci. Une pelle qu’il t’a roulée. L’eau tiède et satinée du jacuzzi. Des bouts de souvenirs reviennent, de plus en plus vite. Tu finis par réagir. Ouais, parce que maintenant tu arrives à réagir. Tu cries dans ta tête : ta gueule, ta gueule, ta gueule, ta GUEULE, ta gueeeeeuuuule ! Les images s’arrêtent comme un représentant sur le pas de ta porte. Menacent de s’y amonceler et de te tomber dessus. Du bluff. Juste les tenir à distance.

Tu te dis que peut-être, tu peux travailler sur ce traumatisme pendant la crise. Profiter qu’il est là pour l’apprivoiser. Tu tâtes. Ça amène quelques larmes. Non, c’est un mur, un casse-tête, aucune prise. Il n’y a rien à faire pour cette fois. Parfois ça arrive, parfois tu peux racler le truc avec tes ongles et en effriter quelques bouts. Mais pas à tous les coups.

Il faut juste tenir. Attendre que ça passe, aussi longtemps qu’il faudra. Tu te concentres sur ton poil hérissé, ta peau qui frissonne. Tu prends conscience de ta mâchoire serrée, de tes sourcils froncés à se rejoindre. Tu te laisses distraire et ça revient. Ta ggggggggueule. Noooon, pas celui-là, noooon.

Mentalement, tu repousses à coups de pieds un truc, sans regarder ce que c’est. Surtout ne pas regarder. Tu sais juste que c’en est un bien moche. Un deuxième le rejoint. Ils s’accrochent. Tu savates, tu savates, tu sais que quand tu arrêteras ils n’auront pas reculé d’un pouce. Et meeerde, la voilà qui s’amène, celle-là. La sensation de ton sexe ouvert en grand, vulnérable à l’univers entier. Ton sexe qui devient plus grand que tout le reste de ton corps. L’impression de te transformer en entonnoir géant. Ça tu n’y peux rien, il faut faire avec. Comme une nausée. D’ailleurs tu as aussi la nausée.

Et faim. Ça c’est un bon point, tu sais que ça va t’aider quand tu pourras commencer à sortir de là. Ou même tout de suite ; ce petit tiraillement à l’estomac, ça n’appartient pas au souvenir. C’est du réel, du présent. Tu t’y accroches. Tu te hisses. Un pied dans le réel. Super. Fais gaffe t’es encore au bord, et vas te préparer, heu, une tartine de nutella. Doucement, doouuucement.

Tu bouges à petits pas, les coudes collés au corps, la tête baissée, rentrée dans le cou. Pas de secousses. Champ de vision rétracté au maximum. Pas laisser tes pensées traîner par là. Regarder le pot de nutella. Penser « pot de nutella ». Regarder le couteau. Penser « couteau ». Regarder le pain. Penser « tartiner ». T’occupes pas de la géante rouge, de la galaxie qui spirale entre tes jambes. T’occupes, c’est rien. Mords dans ta tartine. Ah non, oups, pas tout de suite sinon pleurer, retomber dedans. Pas manger tout de suite. Faire un thé d’abord. Poser la tartine, faire du thé en cherchant dans quelle direction tu pourrais lancer ta pensée pour qu’elle s’éloigne de… de ça, enfin qu’elle s’éloigne. En ligne droite d’abord, puis en reprenant peu à peu sa liberté de mouvement. Du thé. Thé. Du thé.

*

Juste une précision pour les gens qui ne connaissent pas : ça c’est une toute petite crise bien gérée qui tourne bien. Deux heures accroché’ à une falaise, un début de migraine, ce n’est pas exactement une crise de sspt, plutôt le stade « guérison bien avancée », et « j’ai eu du bol pour cette fois ».
Une vraie crise, c’est par exemple la fois où les voisins n’ont jamais osé me parler des cris qu’ils ont entendu (moi à leur place j’aurais appelé les flics, une ambulance et mon pote le videur). Une vraie crise, c’est un cauchemar arrêté, t’as même pas envie de mourir parce que pour ça faudrait pouvoir penser. Et plusieurs jours de lit pour t’en remettre. Entre les deux tu sais pas, t’étais plus là. Mais du coup c’est plus difficile à raconter. Vous pouvez peut-être juste souhaiter que ça vous arrive jamais.

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