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Désir, nature et société – L’écologie sociale au quotidien (1999)

(4e de couve)
« En plus de se consacrer à l’écriture et au militantisme, Chaia Heller a enseigné l’écologie sociale et l’écoféminisme à l’Institute for Social Ecology au Vermont pendant de nombreuses années. Elle a reçu un prix de la National Science Foundation pour ses recherches portant sur les aspects politiques de l’application des biotechnologies en agriculture. »

Dans ce livre s’entremêlent critique de l’idée que l’on peut se faire de la « nature », différentes approches de l’écologie, l’histoire de l’écoféminisme, les bases d’un anarchisme social, le rapport désir/envie de savoir, d’agir, de s’associer, d’évoluer, la notion d’éthique sociale, et enfin des clés pour une reconstruction de la société…
Ce qui suit est tiré du dernier chapitre : Chapitre VI : L’opposition illustrative, ou comment passer de l’écologique au révolutionnaire. J’ai essayé de synthétiser au maximum le développement de ces idées que je trouvent intéressantes, dans le but de les rendre plus claires et plus faciles à partager.

desir

Les mouvements pour le changement social ou écologique se concentrent principalement sur ce qui et nécessaire pour refonder la société. Tandis que, dans l’ancienne gauche, la plupart considéraient l’abolition de l’inégalité matérielle comme la condition essentielle d’une société libre, les féministes radicales des années 1970 ont affirmé que la justice sociale ne pouvait venir que du dépassement du patriarcat. (…)

Dans tous ces mouvements, beaucoup considéraient l’abolition de telle ou telle forme particulière de hiérarchie comme la condition nécessaire à une transformation radicale de la société. Bien souvent, leur raisonnement était le suivant : « Quand nous aurons détruit cette forme de hiérarchie, les autres formes disparaîtront aussi. » On confondait donc le nécessaire avec le suffisant. (…) Mais nécessaire ne veut pas dire suffisant. (…)

Pour aller vers une vision refondatrice, il est nécessaire de comprendre la structure de la société que nous voulons transformer. (…) La société se compose de trois domaines distincts : le social, la politique et l’État.

La sphère sociale comprend la vie personnelle et celle de la communauté. C’est là que nous créons les aspects quotidiens de notre existence d’êtres sociaux. C’est le domaine « des travaux et des jeux », le lieu où nous produisons et distribuons, où nous remplissons nos devoirs envers la collectivité, où se passent les pratiques éducatives, religieuses et toutes sortes d’activités sociales. (…)

À l’opposé, la sphère politique est l’espace où l’on affirme publiquement sa capacité à gérer les affaires de la communauté où l’on vit. C’est l’espace où l’on débat, décide et met en œuvre les mesures qui règlent les pratiques sociales et politique de la communauté. La sphère politique représente un mode d’action spécifique qui la distingue de la sphère sociale. Caractérisé par la responsabilité publique, le domaine politique est le lieu où, en tant que citoyen d’une ville ou d’un village, nous contribuons à la définition des règles de conduite, qui, à leur tour, conditionneront notre vie quotidienne.

Bien évidemment, cette définition du politique et du social n’est que l’esquisse de ce que devraient être ces modèles d’action, et non la réalité de la société actuelle. Ces domaines sont aujourd’hui contrôlés et réduits à leur plus simple expression par l’emprise de l’État. L’État moderne républicain est une institution hiérarchique et centralisée qui envahit et s’approprie des activités que les citoyens devraient gérer eux-même dans la sphère politique. (…) Pour assurer son autorité, l’État agite la menace souvent invisible, bien que permanente et quotidienne, de la violence, sous la forme des forces armées et policières. (…)

Considérant l’État comme une chose normale, puisqu’inévitable, nous nous réfugions dans la sphère sociale pour y trouver à la fois un lieu de survie et de résistance. Pour changer la société, nous ne pouvons pas nous retrancher dans la vie sociale ; nous sommes obligés de nous intéresser aussi aux problèmes politiques. Pourtant, beaucoup de militants du domaine social n’intègrent pas suffisamment, dans leur vision militante, la question de la réorganisation du domaine politique. (…)

Il y a à cela deux explications. Tout d’abord, la sphère politique a été remplacée par ce que Murray Bookchin appelle la « politique professionnelle », un système politique où le pouvoir est remis entre les mains de représentants élus (et politiciens professionnels) qui prennent les décisions d’intérêt publics pour le compte du « corps électoral ». Réduits à l’impuissance par les politiciens professionnels et ne voyant pas de solution de rechange, les militants délaissent souvent les questions politiques pour le domaine social, où, du moins, ils ont l’impression de pouvoir exercer un minimum de contrôle sur leur vie.

En second lieu, ces militants négligent souvent le domaine politique parce que, ayant perdu leur identité politique, ils se voient eux-mêmes avant tout comme des consommateurs. (Exemple : les militants écologistes ont tendance à…) exprimer leur résistance sous forme de militantisme consumériste, en essayant de choisir, de produire ou de boycotter tel ou tel produit pour mettre en accord leurs choix personnels avec leurs valeurs politiques. Le pouvoir politique est ainsi réduit au « pouvoir d’achat », puisque les militants se concentrent sur les méthodes de production et de consommation au lieu d’essayer de redevenir des acteurs politiques pour décider de ce que leur communauté devrait produire, et comment. (…)

Car c’est un fait que le changement social est essentiel. Mais, sans une vraie transformation de la pratique politique, nous ne serons jamais en position de définir réellement les politiques économiques, sociales et écologiques pour lesquelles nous nous battons. Au lieu de cela, nous serons toujours traités comme des enfants incapables décider par eux-même, éternellement obligés de s’en remettre à l’autorité parentale de leur représentants pour « faire ce qu’il faut ». Il peut nous arriver de triompher provisoirement ; comme les petits enfants qui font une colère pour faire fléchir la volonté de leurs parents, nous pouvons supplier nos représentants de nous accorder des logements abordables ou une meilleure politique de l’environnement. Mais la relation de pouvoir reste la même. (…)

L’écologie sociale propose une vision cohérente et réfléchie de la façon dont nous pouvons entreprendre une révolution politique en nous engageant dans la politique locale des communes, premier pas vers un mouvement plus large de confédération de communes en démocratie directe. C’est la théorie du municipalisme libertaire de Murray Bookchin, vision qui offre une lueur d’espoir pour la vraie démocratie dans un monde où l’État a vidé de toute substance la sphère politique.

Cependant, lorsque nous disons qu’il faut se concentrer sur la reconstruction de la société, nous nous trouvons devant un paradoxe. Il est essentiel de reconstruire un domaine politique authentique, mais les crises sociales urgentes n’en continueront pas moins à réclamer notre attention. De toute évidence, nous ne pouvons pas attendre, pour nous intéresser à des problèmes sociaux comme les sans-logis, le racisme environnemental ou la violence contre les femmes, d’avoir réussi à instaurer une confédération de communes autonomes.

L’opposition illustrative nous permet de nous concentrer sur un problème social particulier tout en faisant de ce problème un cas significatif d’une critique plus large et d’une vision reconstructrice. (S’en suit la définition de cette méthode conjuguant analyse et action concrète, ainsi qu’un exemple illustratif)

Nous savons bien qu’une série de protestations individuelles contre les injustices sociales et écologiques ne suffit pas à faire une révolution. Pour cela, il faut que nous formulions non seulement ce que nous refusons, mais aussi ce que nous désirons. La revendication de la liberté positive ou réelle, c’est-à-dire de la substance même de la liberté, est bien différente de la revendication d’une liberté négative qui, si elle est nécessaire, reste incomplète si elle n’est qu’un refus de l’injustice. Nous devons être capable de formuler une vision positive de la société que nous désirons, illustrer par notre action les libertés sociales et politiques auxquelles nous aspirons.