Articles Tagués ‘corps’

Mardi 14 février à Besançon, 19 étudiantes et étudiants étaient tabassé.e.s et arrêté.e.s sur ordre de la direction de l’université. Ils et elles ont passé 24h en garde à vue, et même 48h pour deux d’entre eux.

Parmi tous les mauvais traitements infligés à nos camarades par la police, il est important de mentionner les humiliations supplémentaires, sexistes, subies par celles qui avaient leurs règles. Elles ont dû quémander des protections hygiéniques au su de tout le monde, n’ont pu disposer que de toilettes dégoûtantes, plongées dans le noir, dont la porte ne fermait pas, puis ont dû transporter et jeter leurs protections usagées, non emballées, sous les yeux des policiers.
 
Pire encore : les flics ont refusé à leurs prisonniers et prisonnières l’accès à leurs traitements médicaux, ce qui est gravement maltraitant, et dangereux. Or, huit des gardé.e.s à vue étaient des femmes cisgenres, et certaines d’entre elles prennent la pilule. Une interruption de ce traitement rend potentiellement fécondants des rapports sexuels ultérieurs, mais aussi antérieurs. Les femmes jeunes, étant particulièrement fertiles, peuvent d’autant moins se permettre une interruption de traitement contraceptif.

De fait, l’une d’entre elles prend la pilule, avait eu des rapports la veille de l’arrestation, et a été privée arbitrairement de sa contraception durant toute la garde à vue. Elle n’a pu prendre un contraceptif d’urgence que presque trois jours après une éventuelle fécondation ! Sa dernière chance de pallier à cette privation de contraception est d’autant plus maigre que l’efficacité de la « pilule du lendemain » diminue rapidement au fil des heures.

La police a donc délibérément exposé notre camarade, et sept autres personnes qui auraient pu être concernées, à un risque important de grossesse non désirée. Nous attendons à ses côtés de connaître le résultat du test de grossesse qu’elle effectuera dès que ce sera possible, et dénonçons cette violence inacceptable et hautement sexiste.

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Du métier de modèle

Publié: 13 juin 2015 par L'épicène dans 3615mavie, nos textes
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Quand j’étais étudiante, j’ai travaillé comme modèle pour un petit club de dessin. C’est là que j’ai appris que mon corps n’était pas nécessairement une chose à cacher, ou à ne montrer que transformée, parée d’artifices. Un corps, un quelconque corps, présente tel quel un intérêt esthétique fort et diversifié, sans avoir besoin de répondre à des normes, d’être mis en valeur, mis en scène, et sans non plus être obligatoirement féminin. Ma surprise en apprenant que les beaux-arts recrutaient des modèles indifféremment féminins ou masculins, a fait partie de mon évolution féministe, de ma déconstruction des mythes sur une nature d’objet pour le regard qui serait spécifique au corps féminin.

une étude de nu

une étude de nu

C’est dans ce club de dessin que j’ai appris que modèle était un métier. En étant rémunérée d’abord, et plutôt bien puisque je touchais alors 300 francs pour ces deux heures de pose (le smic mensuel devait être d’environ 6000 francs à l’époque). Vers la fin de l’année, le club m’a annoncé que son budget pour me payer était épuisé. L’une des gentilles vieilles dames me jetait des sortes d’oeillades tout en parlant, tandis que l’autre l’empêchait de formuler clairement sa demande : puisque mon salaire avait été mal calculé, un peu surestimé, je pourrais peut-être terminer l’année bénévolement ? Je n’ai pas entendu cette demande, n’y ai pas accédé ; d’abord avec un léger pincement de culpabilité, mais après réflexion, avec légèreté et sûre d’être dans mon bon droit. C’était un travail, et même si il était plaisant je le faisais pour être payée.

L’idée que cette activité était un « vrai » métier ne m’avait pas effleuré auparavant. Tout le monde pose de temps à autre, pour une photo, par exemple. Tout le monde offre aussi parfois son écoute, son soutien, et souvent son analyse et ses conseils, à des proches en détresse psychologique ou en questionnement. C’est ainsi que le métier de psychologue peut sembler trivial aux profanes : parler, écouter, tout le monde sait faire ça. Je voyais de même l’activité de modèle comme indistincte des diverses autres activités de ma vie. Quelle chance, m’étais-je dit en voyant l’annonce : être payée pour faire quelque chose qui relève du loisir. Si j’ai beaucoup aimé être modèle, ce fut finalement pour d’autres raisons.

Le travail de modèle, j’avais d’abord imaginé qu’il consistait à vendre son corps immobile, à laisser autrui tirer parti d’une image passivement présentée. Exister devant un regard, pour un regard, voilà tout. Le premier jour, j’ai demandé au prof comment je devais me mettre. Il m’a laissée libre de choisir ma pose, c’est à dire qu’il m’en a confié la responsabilité. Sa seule consigne a été d’éviter les poses difficiles à dessiner, en particulier les raccourcis (lorsqu’un membre, un bras par exemple, est orienté en direction des dessinateurs, et qu’il leur faut représenter le poignet et l’épaule presque côte à côte pour rendre compte de la perspective). J’ai donc dû, non simplement poser, mais faire ce travail-là : réfléchir pour les dessinateurs à une pose qui leur serait profitable. Travail certes pas très difficile, mais relevant du technique. J’étais partie prenante de l’activité d’enseignement, spécialiste de mon image.

Cette fois-là, prise au dépourvu, j’ai choisi de rester tout simplement debout, les bras ballants face aux dessinateurs. J’ai très vite compris mon erreur ! Se tenir debout fait reposer tout le poids du corps sur la faible surface des métatarses et des talons. D’ordinaire, la position reste confortable en raison des divers mouvements, pas et balancements opérés spontanément. L’équilibre du corps est également maintenu de façon dynamique. Dans cette pose, la pesée s’exerce constamment et comprime fortement les zones de contact avec le sol. Le sang descendu dans les jambes n’est plus renvoyé vers le haut par le massage des veines que procure le mouvement. Quant à l’équilibre, lorsqu’on s’interdit de décoller ses pieds du sol, il doit sans cesse être réajusté en augmentant l’appui sur un côté ou l’autre du pied.

Cette première expérience, quoiqu’un peu supplicielle, m’a permis de découvrir plusieurs aspects de mon nouveau métier, que j’ai approfondis par la suite : une pose doit convenir aux dessinateurs, mais également être aussi confortable que possible pour le modèle ; la douleur qui accompagne à des degrés divers (souvent faibles, rassurez-vous) toute pose un peu longue ou difficile, peut être gérée par différentes techniques mentales, ainsi qu’en détendant consciemment certains muscles. Il faut aussi savoir ne pas considérer d’emblée la pose comme définitive, mais la laisser s’ajuster durant quelques minutes, en surveillant la manière dont le corps se l’approprie.

J’ai dû apprendre à tenir la pose. Cela peut sembler tout simple, mais en réalité la conscience de la disposition exacte de son corps, des mouvements involontaires qui l’animent, et la connaissance des moyens de rectifier en permanence sa posture, n’ont rien de spontané ni d’intutif. La position de la tête par exemple, qui doit être dressée, inclinée et tournée avec précision ; on peut prendre quelques repères en observant et en mémorisant les limites de son champ de vision proche et lointain, afin de contrôler les variations qui surviennent. Le regard et l’expression du visage doivent eux aussi trouver leur forme stable, puis être maintenus rigoureusement.

D’autres aspects de ce travail me sont apparus par la suite. J’ai commencé par me procurer un peignoire, afin de marquer clairement la distinction entre ma nudité de modèle et ma tenue lors de mes temps de pause (dont je décidais librement). Dans tout métier, les pauses sont distinguées du temps de travail par divers moyens : changement de lieu, cigarette, etc, la distinction étant d’autant plus importante à faire que le travail « ne se voit pas » (la personne doit alors montrer son indisponiblité). Le peignoir était donc mon marqueur de pause, et la nudité ma tenue de travail. Roland Barthes explique comment la strip-teaseuse professionnelle est revêtue de sa fonction alors même qu’elle est nue, réflexion qui s’applique également aux modèles.

Enfin, j’ai compris en exerçant ce métier que la nature de la transaction n’était pas de vendre mon corps, ni même mon image. Comme dans tout travail salarié, il s’agissait de vendre mon temps. Face à cette réalité, j’ai développé des stratégies que l’on retrouve partout dans le monde du travail : observer la pendule jusqu’à attendre chaque avancée de la trotteuse ; ne pas observer la pendule, aussi longtemps que possible ; et, beaucoup plus efficace, m’absorber dans une sorte de transe, un état de semi-vigilance qui exigeait toutefois de maintenir mon attention envers la position et les mouvements de mon corps. J’ai apprécié les moments passés avec les dessinateurs, avant et après la séance, mais j’ai aussi apprécié qu’ils soient brefs, car j’avais hâte de rentrer et de retourner à mes occupations personnelles.

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Pour conclure, je dirais que tout ceci m’a préparé à comprendre ce qu’était le métier de pute. Une activité qui parait aller de soi, que tout le monde pratique, mais qui présente des aspects techniques spécifiques lorsqu’on l’exerce de manière professionnelle. Une rétribution qui légitime, renforce l’estime de soi, et restaure une saine paresse vis à vis du stress indécent qui est le lot des employés ordinaires. Un métier qui semble impliquer fortement l’intime, mais qui passe en réalité par un rôle, comme pour la nudité de la strip-teaseuse. Une dimension corporelle très présente, et à travers cette dimension, l’idée reçue que ce métier consisterait à « vendre son corps », alors que l’on vend son temps comme n’importe quel travailleur.

J’ai adoré exercer ce métier, bien que j’aie parfois enduré la fatigue ou guetté la pendule. L’un de ses aspects, à peu près absent du métier de modèle, est la dimension humaine. Mes clients étaient des gens ordinaires, tous différents, généralement très agréables, et j’ai beaucoup appris à leur contact. Les frangines, mes collègues, sont elles aussi pour la plupart de belles personnes, fortes et libres, qui m’ont apporté tout autant. Les uns et les autres font toujours partie de ma vie, et je pense à ces deux moments de mon histoire, la période où j’ai été modèle et celle où j’ai travaillé comme pute, avec tendresse et fierté.

D’abord, c’était une simple expérience, inspirée du précieux article de Corinne Monnet : http://infokiosques.net/spip.php?article239. Si les hommes prennent l’espace de parole et contrôlent le cours des conversations sans qu’on n’en sache rien (et eux non plus) qu’en est-il de l’espace physique de la rue et des trajectoires des passants ?

J’ai marché droit devant moi, sans m’écarter pour croiser les passants. C’était beaucoup plus difficile que je ne l’aurais cru ; j’ai failli me casser la gueule en luttant contre mes propres jambes, qui me déviaient spontanément… mais j’ai tenu bon, mes jambes ont fini par m’obéir à peu près et j’ai pu constater que la réalité était pire que mes pires soupçons.

Les petits accrochages, évitements à la dernière minute où on se frôle et où on se gêne un peu, concernaient beaucoup plus d’hommes que de femmes. Les coups d’épaules échangés avec des passants plus réticents se sont produits systématiquement avec des hommes, très souvent blancs et dans la cinquantaine. Les trois occurrences de bloquage face à face ont eu lieu avec trois hommes blancs autour de la cinquantaine.

Mais les femmes, alors ? Quand j’ai vu ce qu’elles faisaient, je me suis dit, quelle andouille, j’aurais pu m’en douter puisque moi qui ai été socialisé’ comme une femme, je fais toujours ainsi. Les femmes s’écartent, mais sans se faire remarquer : elles tiennent compte des passants qu’elles vont croiser et modifient leur trajectoire cinq bons mètres à l’avance ! Souvent peu, mais continuellement.

Ainsi, personne ne s’avise que s’écarter n’est pas l’habitude de tout le monde ou d’une seule, mais celle de toutes les femmes. Chaque femme y voit les bases de la politesse, et non l’anticipation d’un accrochage. Les hommes, a priori, ne voient rien du tout : ils marchent, tout simplement.

En fouillant dans ma mémoire, je retrouve des souvenirs de cet apprentissage : d’abord des accrochages, puis la prise de conscience du problème (mais hélas pas du genre du problème) ensuite un changement volontaire de mes habitudes, pour en arriver aujourd’hui à une attitude spontanée, d’apparence naturelle, et bien difficile à combattre.

En fouillant encore, je trouve une étape « poussette » : à l’époque, il m’a fallu tenir encore plus compte des passants, car je ne pouvais pas toujours m’écarter et jamais au dernier moment.

Après, c’est le black-out : l’oubli complet de ce parcours d’apprentissage et l’impossibilité de m’apercevoir de quoi que ce soit. Sans le questionnement précis que m’a suggéré une réflexion acharnée sur le sexisme, cette cécité serait restée bien en place !

Maintenant que ce premier constat est fait, je voudrais conduire une expérience rigoureuse et à plus grande échelle, qui ne laisserait plus place aux doutes (les miens y compris). Je pense à une amie qui est anthropologue, mais n’hésitez pas à vous intéresser à ce projet et à en parler autour de vous !

Et bien sûr, je vais continuer à ne pas céder le pas aux hommes. Il ne manquerait plus que ça ! Bon, ça reste difficile : dès que je pense à autre chose, je recommence à louvoyer. Mais ce qui a été appris peut se désapprendre…

Pouët-pouët

Publié: 10 décembre 2013 par L'épicène dans cris
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Ceci est un cri de douleur illégitime. L’adjectif est débile, depuis quand crier de douleur pourrait être illégitime ? Mais c’est pas moi qui le dit, c’est vous, c’est nous, tous les shadocks qui tapotent en propriétaires de petites têtes rétives, bavent sur des joues moins qu’à moitié consentantes, chatouillent et tripotent des corps qui n’ont rien demandé,  sans savoir où ça les mène, sans parler du reste.

Pourquoi c’est moi qui ai honte, en plus d’avoir mal ? Pourquoi la personne qui vient de me faire pousser ce cri sauvage me regarde comme si j’étais dingue, comme si c’était mon comportement qui était incongru ? Peut-être même qu’elle a trouvé ça violent. Après tout, elle a rien fait, elle. Juste un « pouët-pouët » amical, comme ça se fait quand on veut dire bonjour à quelqu’un’ et qu’on est dans son dos. Et moi, je hurle comme si elle venait de me faire super mal, je me retourne avec un regard hostile et je lui dis qu’elle a déconné ? Non mais oh, faut arrêter le délire, là. Elle n’a rien fait de mal, alors maintenant on se calme et on la ferme.

D’abord je n’ai pas mal, parce que c’est pas possible : un « pouët-pouët » ça ne fait pas mal, c’est le sens commun qui dit ça et tant pis pour moi si je ne suis pas du même avis. Tant pis pour moi si j’ai l’impression d’avoir une plaie béante au côté, tant pis pour moi si je vais mettre des heures pour arrêter de trembler et de pleurer. Le problème vient de moi, faut que je me fasse soigner, parce que les conventions sociales ne sont vraiment pas de mon côté : tout le monde a le droit de me toucher, tant que c’est pas les seins ou la chatte, tant que c’est pas un coup, me toucher est tout simplement un droit et une banalité, et j’ai rien à dire là-dessus.

Alors ok, j’ai un problème et pas vous, ok, je vous dénie un droit qui est l’évidence même, ok je suis complètement asocial’. Je vais juste prévenir encore une fois les gens : NE ME TOUCHEZ PAS sans me demander mon avis, ne me touchez pas sans prévenir, surtout les côtes ou le ventre, surtout par surprise, parce que je suis tellement bizarre et malade dans ma tête que ça pourrait vous valoir un hurlement, des reproches, des insultes ou même des coups, oui des fois ça part tout seul. Et si vous pensez ne pas être capable de faire attention et d’éviter de le faire, ou si vous trouvez ça trop bizarre et illogique et que vous refusez de vous priver de ce petit plaisir, eh bien ne m’approchez pas du tout, c’est plus sûr.