Archives de la catégorie ‘Radfag’

Article original de Radfag https://radfag.com/2016/07/09/black-kids-dont-get-to-wait-to-talk-about-police-violence-white-kids-shouldnt-either/

Rassemblement de jeunes dans la banlieue ouest de Chicago après le meurtre de Pierre Loury, 16 ans, par la police de Chicago. Crédit Photo : Love and Struggle Photos

Je suis en ce moment entre deux emplois, et je travaille pour l’été comme moniteur dans un camp musical pour enfants de l’âge de l’école primaire. Le programme étant coûteux et élitiste, la plupart des jeunes sont blancs et d’un milieu aisé.

Trouver mes repères dans cet environnement a été particulièrement éreintant durant ces dernières semaines. [ndt : l’article original a été publié en juillet 2016] La violence de l’état et des groupes racistes à l’encontre des personnes Noires a été atroce et implacable. Ma communauté était en plein bouleversement, tandis que je me trouvais, moi, plongé dans un univers d’autosatisfaction et d’immobilisme. Des amis en larmes laissaient des messages sur mon répondeur pendant que j’étais assis en cercle avec des enfants et des adultes totalement épargnés par la terreur et la tristesse qui m’étreignaient. Ce manque de prise en compte devenait parfois insoutenable.

Durant une activité sur le cinéma muet, un formateur a présenté à mon groupe d’élèves un film sur un jeune homme qui s’engage dans l’armée confédérée. Il leur a dit en introduction : “Nous allons regarder un film sur une période compliquée de l’histoire des États-Unis. Je sauterai certaines scènes car je ne suis pas d’accord avec les images qu’elles montrent. Je voudrais que nous ne pensions pas en termes de bons et de méchants, mais en termes de Nord et de Sud. Je ne pense pas que ce soit le moment de parler de tout ça, mais quand vous serez plus grands, Il y a des thèmes importants de ce film auxquels il vous sera nécessaire de réfléchir davantage.”

J’ai senti mon estomac se tordre en réaction à ces paroles, et remarqué immédiatement que j’étais l’une des deux seules personnes de couleur dans la pièce, et la seule personne Noire. Il m’a fallu un instant pour réaliser que j’avais là un point de vue unique sur le privilège blanc en pleine action.

Ayant à regarder un film sur l’armée confédérée durant les événements de ces semaines-là, je fus choqué d’entendre dire à une salle entière d’enfants blancs et de milieu aisé – tous désignés comme doués et particulièrement brillants – qu’ils étaient encore trop jeunes pour parler du racisme. À aucun moment de ma vie de jeune personne de couleur une telle chose ne m’a jamais été dite. Je décidai que je ne pouvais attendre une autre opportunité pour mettre fin à cette discordance.

Vendredi, pendant un temps libre, j’ai fait asseoir mon groupe. Je leur ai dit que la semaine avait été dure pour moi, et que je leur faisais suffisamment confiance pour être honnête avec eux sur les raisons de cela. Je leur ai demandé de se rappeler d’un incident qui avait eu lieu lors d’une pause au parc la semaine précédente :

“Est-ce que vous vous souvenez tous, quand nous traversions la rue à côté du parc, et qu’il y avait une voiture garée en double-file sur le passage piéton ? Quelle a été votre réaction ?”

“On voulait appeler la police.”

“C’est ça. Vous vous souvenez que cette réaction m’a dérangé ? Pourquoi, à votre avis ?”

Quelques-uns se creusèrent la cervelle :

“Peut-être parce que ça n’était pas vraiment une urgence, et qu’on devrait faire le 911 seulement quand il y a une vraie urgence,”

“Non, ce n’est pas vraiment à ça que je pensais. Je vais vous apprendre une chose : Je suis Noir et dans ma communauté, beaucoup d’entre nous n’appellent pas le 911. Même si quelque chose de très grave ou d’effrayant nous arrive, nous n’appelons pas la police. Pourquoi est-ce que vous croyez qu’on ne le fait pas ?”

Ils ne voyaient pas.

Je leur ai demandé si ils connaissaient l’histoire de la police aux États-Unis, si ils savaient d’où elle venait à l’origine. Comme ils ne savaient pas, je leur ai dit que beacoup d’adultes ne le savaient pas non plus. Non avons parlé des patrouilles esclavagistes, de comment le maintien de l’ordre était devenu dans ce pays un moyen de contrôle de la propriété, et du fait que durant des générations, les personnes Noires avaient été cette propriété. Nous avons parlé du fait que des choses légales peuvent être mauvaises, et qu’enfreindre la loi peut être juste. Nous avons parlé de la façon dont “terrorisme”, dans notre climat politique actuel, est un terme que nous tendons à associer aux personnes arabes, aux personnes de religion musulmane, tout en ignorant les instances officielles qui nous terrorisent chaque jour dans nos propres villes et quartiers, et qui envahissent précisément les communautés que nous laissons passivement qualifier de “terroristes”.

La conversation a finalement roulé sur les armes à feu et la violence armée. L’un des jeunes a demandé pourquoi des gens chargés de faire cesser les conflits portaient des armes, et suggéré de désarmer entièrement la police. Nous avons terminé en revenant sur l’anecdote du parc qui avait débuté notre conversation, et nous nous sommes demandé quelles alternatives concrètes à appeler la police nous pourrions utiliser dans des situations où nous ne nous sentons pas en sécurité dans notre communauté.

Dans un certain sens, j’étais très fier de ce groupe de jeunes gens pour leur sang-froid et leur courage à avoir cette conversation. Mais j’étais en même temps frustré de voir choyer ainsi des enfants blancs -clairement mieux préparés que beaucoup de leurs homologues adultes à creuser ces questions- et de voir les excuses données pour les maintenir dans une violente position de supériorité, tout en étant si mal équipés pour réfléchir à leur pouvoir.

Comme je suis à moitié blanc, les autres personnes de couleur se tournent souvent vers moi pour leur expliquer le fonctionnement de la blancheur, espérant obtenir des indications sur la meilleure manière d’interagir avec les blancs dans leurs vies face à des problèmes d’injustice. En réalité cependant, ma proximité avec la blancheur ne m’apporte guère plus d’informations que celles que toutes les personnes de couleur connaissent déjà. Le plus triste est que ma proximité avec les blancs me donne simplement moins d’espoir pour l’avenir des luttes Noires. Je suis mieux placé pour voir combien douloureusement lent peut être le processus de changement, combien les discussions peuvent être stériles. Lors de semaines comme celle-ci, je redoute une révolution violente car je ne vois pas d’autre moyen d’obtenir des blancs qu’ils se remettent en question, qu’ils renoncent à leurs avantages, qu’ils changent.

Malgré tout, ma conversation avec ces jeunes gens blancs m’a appris une chose importante ; se représenter un monde sans police, progressant vers l’abolition, n’est pas possible si l’on ne nous donne pas très tôt les outils pour l’imaginer. C’est une vision du monde verrouillée, durablement inquestionnée et totalement dépourvue de réflexion sur elle-même, qui rend si difficile l’engagement des adultes blancs.

La “fragilité blanche” est un spectacle qui me blesse précisément parce que les blancs ont beaucoup de solidité pour faire face à leur propre violence. Ils peuvent expulser des pauvres et des personnes âgées de leur domicile pour construire de belles copropriétés sans s’émouvoir. Ils peuvent soutenir des invasions, déporter des familles, mettre des enfants en prison. Ils peuvent dépouiller des écoles et des hopitaux psychiatriques dans les communautés de couleur au profit de projets de rénovation dans les quartiers les plus riches de leur ville. Ils peuvent consommer quotidiennement des images obscènes de massacres de personnes Noires, en levant à peine les yeux de leur café.

Par contre, quand vient le moment d’examiner leur rôle, de rendre des comptes, les voilà soudain pleurnichards, soudain sensibles. Mais si cette sensibilité était réelle, si elle était autre chose qu’une esquive, elle serait apparue bien avant qu’on les force à engager le dialogue. En fait si elle existait véritablement, elle aurait dû se montrer depuis des siècles, et rien de se qui se passe aujourd’hui n’arriverait.

Quand je rentrais de l’école et que je parlais à mes parents d’une horrible insulte qu’on m’avait dite, ou de la façon cruelle dont un adulte m’avait traité, ils ne m’ont jamais dit qu’ils m’expliqueraient ce qui m’arrivait quand je serais plus grand. C’était déjà en train de se produire, et j’avais besoin d’outils pour apprendre comment me débrouiller avec ça, puisque que c’était ce qui se passait. Prêt ou pas, les adultes qui prenaient soin de moi ont dû trouver des moyens de me protéger, de me faire me sentir estimé et préparé dans un monde voué à ma destruction.

Notre extrême prudence à nous éducateurs, qui évitons d’avoir de vraies conversations avec les jeunes au sujet de leurs relations avec le racisme systémique, révèle non seulement notre lâcheté à affronter activement la domination blanche, mais aussi notre manque de compassion envers les enfants de couleur. Car même lorsque nous faisons la supposition âgiste que les enfants Noirs et Métisses sont trop jeunes pour parler de racisme, il est rarement avancé qu’ils soient trop jeunes pour vivre avec. Peu de gens se dressent pour affirmer que nos enfants sont trop jeunes pour être sans domicile, trop jeunes pour se retrouver avec des officiers de police dans leur salle de classe, trop jeunes pour avoir faim ou pour voir leur école publique fermer.

Si nous sommes à l’aise avec le fait que des enfants de couleur fassent l’expérience de ces violences, mais mal à l’aise de leur demander ce qu’ils en pensent, quelque chose va profondément de travers chez nous. Et si nous sommes encore plus prudents envers les enfants blancs qui ignorent toutes ces violences, nous contribuons activement à maintenir la domination blanche et la mort pour les personnes Noires.

Les enfants Noirs et Métisses n’ont pas le luxe de pouvoir attendre d’être prêts à se confronter au racisme. Pour que l’éducation soit anti-raciste, ce luxe ne devrait pas non plus être offert aux enfants blancs.

Et pour être clair, je ne pense pas que les enfants blancs soient le futur de la libération Noire. Je pense que le temps de la conversation est passé depuis longtemps, et que le dialogue est loin de pouvoir résoudre la violence imminente à laquelle les personnes Noires sont confrontées. Je ne crois pas à un changement des structures parce que ceux qui sont écrasés par elles demanderaient poliment à ceux qui sont aux commandes d’arrêter de les écraser.

Mais si je peux amener de jeunes blancs à réfléchir à deux fois avant d’appeler la police pour une mère célibataire essayant de déposer ses enfants à la piscine, ou pour un voisin du dessus mettant sa musique trop fort, je vais compter cela comme ma petite victoire de la semaine.

Article traduit maladroitement par mes soins et reproduit avec l’accord de l’auteur.

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Article original : In Support of Baltimore: Or; Smashing Police Cars Is Logical Political Strategy https://radfag.wordpress.com/2015/04/26/in-support-of-baltimore-or-smashing-police-cars-is-logical-political-strategy/ sur le blog de Radical Faggot.

En Soutien à Baltimore : Ou Pourquoi Détruire des Voitures de Police Est une Stratégie Politique Logique

Émeutiers sur Camden Yards à Baltimore, brisant les fenêtres et les pare-brises de voitures de police.

En tant que nation, nous n’arrivons pas à comprendre la stratégie politique Noire, comme nous n’arrivons pas à reconnaitre la valeur de la vie d’un Noir.

Nous ne voyons que ghettos, crime, et parents absents, là où nous devrions voir des communautés luttant activement contre des crises de santé mentale et une exploitation économique préméditée. Et quand nous voyons des voitures de police être cognées, et les biens d’une grande entreprise être détruits, nous devrions y voir des réponses raisonnables à des générations d’extrême violence d’état, et des décisions logiques à propos du type d’actions à mener pour obtenir le résultat politique désiré.

Je suis atterré par le flot de critiques envers les révoltés de Baltimore ce weekend, leur reprochant de ne pas avoir manifesté dans le calme. La rhétorique de la pomme pourrie voudrait nous faire croire que la plupart des manifestants de Baltimore manifestent comme il faudrait, droit qui leur est constitutionnellement reconnu, et qu’un petit nombre perturbent la paix, jetant un discrédit sur le mouvement.

Il vaudrait mieux ignorer cette manœuvre, d’abord à cause de l’omerta quasi-totale des médias sur les actions qui se passent sur le terrain, en particulier durant ce weekend. De même, il est absurde de citer la constitution dans une manifestation pour les droits civiques des Noirs (ce document n’a pas été écrit pour nous, vous vous souvenez ?), et certainement pas dans une manifestation organisée pour attirer l’attention sur le fait que l’état enfreint presque constamment ses propres lois vis-à-vis des opprimés.

Mais il y a quelque chose qui est encore plus problématique. Se réclamer des révoltes « Black Lives Matter » (les vies des Noirs comptent), aussi bien que des réponses organiques à la violence de la police et de l’état, en se disant « non-violent » ou « pacifique », c’est occulter le climat actuel dans lequel ces mouvements agissent et la longue histoire d’émeutes et d’actions directes sur lesquelles ils se sont fondés.

Je ne recommande pas la non-violence -en particulier dans un moment comme celui auquel nous assistons actuellement. Dans l’esprit et les mots des mouvements de militantes féministes Noires et Métisses partout dans le monde, j’estime qu’il est crucial que nous voyons la non-violence comme une tactique, et non comme une philosophie.

La non-violence est une catégorie de performance politique destinée à attirer l’attention et à gagner la sympathie de ceux qui ont des privilèges. Lorsque ceux qui sont hors de la lutte -les blancs, les riches, les straights, les valides, les personnes de genre masculin- ont fait la preuve de façon répétée qu’ils ne s’en souciaient pas, qu’ils ne comptaient pas se mettre en rang de bataille pour défendre les opprimés, c’est une stratégie politique futile. Cela n’échoue pas seulement à répondre aux besoins de la communauté, mais expose réellement les opprimés à un plus grand danger de violence.

Le militantisme consiste en actions concrètes qui défendent nos communautés de la violence. Il consiste en des réponses qui touchent aux buts politiques immédiats de nos communautés, et gèrent les répercussions telles qu’elles arrivent. Il consiste à dire non, à poser et à tenir des limites, à réclamer la restitution des ressources volées. Et de la Libération Queer et du Black Power aux mouvements séculaires pour la souveraineté autochtone et à l’anti-colonialisme, c’est ainsi que nos mouvements d’opprimés ont fait des étincelles, et nous ont sans doute permis de gagner les seules victoires politiques réelles que nous avons eues sous le règne de l’empire.

Nous devons clarifier ce que nous entendons par des mots comme « violence » et « pacifisme ». Parce que, pour être clair, la violence c’est de battre, harceler, tazer, attaquer et abattre des gens Noirs, trans, migrants, femmes et queer ; et c’est cela, la réalité à laquelle beaucoup d’entre nous ont à faire chaque jour. Dire à quelqu’un d’être pacifique et jeter l’opprobre sur son militantisme ne manque pas seulement d’une compréhension politique nuancée et historique, c’est littéralement une demande irresponsable et assassine.

Les objectifs politiques des insurgés de Baltimore ne sont pas flous -exactement comme ils n’étaient pas flous lorsque des Noirs pauvres se sont insurgé à Ferguson la dernière fois. Lorsque le marché libre, la propriété privée, le gouvernement élu, le système législatif, vous ont tous montré qu’ils ne vont pas vous protéger -en fait, qu’ils sont les sources de la plupart de la violence que vous subissez- alors l’action politique se met à être de stopper, même pour un moment, la machine qui essaie de vous tuer ; de vous débarrasser de la botte posée sur votre cou, même si cela ne vous accorde qu’une seconde de respiration. C’est exactement à cela qu’il sert de bloquer des rues, d’entraver le consumérisme blanc, et de détruire ce qui est la propriété de l’état.

Les Noirs savent cela, et ont employé ces tactiques de très longue date. Les traiter de non-civilisés et les encourager à se soucier de la constitution est raciste, et l’argument échoue à se fonder non seulement sur la réalité politique violente dans laquelle les Noirs se trouvent, mais aussi sur nos traditions séculaires de résistance, qui nous ont appris des stratégies de militantisme et d’action concrète qui sont efficaces dans presque tous les autres mouvements pour la justice.

Et bien que je ne croie pas que chaque révolté impliqué dans les attaques de voitures de police et de devantures de chaines de magasins ait la même philosophie et fasse cela pour les mêmes raisons, on ne peut écarter le fait que, lorsqu’il y a un plus grand tollé national pour la défense de baies vitrées et de portières de voitures que pour de jeunes Noirs, cela montre quelque chose ; lorsque l’on prend plus soin de supporters blancs se trouvant à proximité d’une émeute, que des personnes Noires qui font face à la police, cela donne une explication de plus en plus claire de la rage et de la douleur des communautés Noires dans ce pays.

En tenant compte de tout cela, je pense que les évènements de ce weekend soulèvent d’importantes questions pour les futures actions militantes et directes de tous nos mouvements. En plus de coordonner nos objectifs, de forger nos messages et nos types d’action, nous avons besoin de réfléchir soigneusement à ce que pourraient être les résultats de l’action militante sur le long terme. Les stratégies que je suggère, et les questions importantes auxquelles je pense que nous devrions essayer de répondre tandis que nous projetons des actions politiques ou nous y trouvons impliqués, sont celles-ci :

Nuisons-nous à l’état et à la propriété privée, ou nuisons-nous à des personnes, des communautés et des ressources naturelles ? L’effet de notre action perturbe-t-il l’état et la violence du monde des affaires, ou crée-t-il des dommages collatéraux auxquels les plus opprimés seront confrontés (par exemple des familles Noires, des petits entrepreneurs, du personnel d’entretien, etc) ? Imitons-nous la violence d’état en nuisant à des personnes et à l’environnement, ou frappons-nous la propriété de l’état d’une manière qui peut stopper ou ralentir la violence ? Diabolisons-nous le système ou des personnes ?

Qui se trouve dans les parages ? Faisons-nous du mal à des gens alentour quand nous agissons ? Y a-t-il une possibilité de violence pour ceux qui ne sont pas les cibles désignées de notre action ? Impliquons-nous de force dans une action des gens dont la plupart ne le voudraient pas, ou qui ne sont pas prêts pour ça ?

Qui est impliqué dans l’action ? Les gens sont-ils impliqués dans notre action de manière consensuelle, ou simplement parce qu’ils se trouvent dans les parages ? Avons-nous créé des possibilités de partir pour les gens de toutes capacités qui pourraient ne pas vouloir être présents ? Sommes-nous stratégiques dans le choix du lieu et la disposition des corps ? Si notre action a des répercussions violentes, qui y sera exposé ?

Nous devons tenter de répondre à autant de ces questions que possible avant que nos actions aient lieu, si possible en phases organisées. Nous avons aussi besoin de plans de repli et d’options pour changer nos actions sur le moment si les conditions convenues ne sont pas réunies au moment de passer à l’action.

J’ai haussé les épaules quand l’enquête à Ferguson a révélé le « scandale » de mails racistes échangés au sein du gouvernement local, y compris par des gens haut placés du département de police. Je pense que beaucoup d’entre nous savent qu’une enquête sur plus ou moins n’importe quel département de police produirait des trouvailles similaires. Les émeutes de Baltimore ont maintenant montré bien des points communs entre la politique et la direction des deux villes. Quelle sorte d’action a mis en lumière aux yeux des moins concernés ce que les Noirs ont toujours su ? Quelles sortes d’actions seront nécessaires pour faire largement comprendre que tout maintien de l’ordre est un terrorisme raciste, et que la justice ne pourra advenir qu’avec son abolition définitive ?

Black power, Queer power, le pouvoir à Baltimore et à toutes les personnes opprimées qui savent de quoi il est temps.

Article original : Feeling Is Not Weakness: Sadness, Mourning and Movement https://radfag.wordpress.com/2015/05/14/feeling-is-not-weakness-sadness-mourning-and-movement/ sur le blog de Radical Faggot.

Sentiment n’est pas faiblesse : tristesse, deuil et mouvement

Martinez Sutton prend la parole à propos du meurtre de sa sœur Rekia Boyd

Alors que nous construisons notre force collective, comment faisons-nous pour nous autoriser aussi à être vulnérables ?

Beaucoup de mouvements qui ont lieu en ce moment, à une échelle globale (mais en particulier aux États-Unis) représentent des changements politiques que j’ai espéré depuis aussi loin que je me souvienne. De sorte qu’il est difficile de comprendre pourquoi je me suis senti aussi triste ces derniers mois. Cette tristesse est en partie faite de deuil. Chaque jour, il y a de nouveaux noms de femmes trans, d’ados, de gens queer, de pères, de mères, de bébés qui ont été assassinés par la police, ou absorbés dans les prisons. J’entends leurs histoires, je suis témoin des détails révoltants sur les vidéos, gavé de violence implacable. Je suis en deuil face à la perte de leurs voix, leur sagesse, leur lumière. Je pleure pour leurs familles, notre famille. Je suis en deuil des vies de ces jeunes opprimés, de la violence à laquelle ils sont ou seront bientôt confrontés. Mais une autre partie de cette tristesse vient de quelque chose d’autre. Elle vient de la confrontation à une réalité politique qu’il serait, en fait, plus facile d’ignorer. Beaucoup d’entre nous arrivent à se lever le matin, à survivre dans notre quotidien, en n’examinant pas notre oppression de front – en tout cas pas systématiquement. Nous savons que nous ne pouvons pas nous permettre de ressentir la rage et la douleur qui nous reviennent constamment. Ce n’est pas tenable. Cependant l’émergence d’un mouvement signifie, précisément, une confrontation. Cela crée de nombreux exutoires pour l’expression de cette rage et de cette douleur. Ce qui, en retour, implique de vivre au milieu de notre propre réalité de violence, d’une façon que sinon nous éviterions intentionnellement. En tant que personne racisée qui a longtemps vécu dans des espaces blancs de classe moyenne, j’ai l’habitude de devoir expliquer ad nauseam ma vision des choses de personne opprimée, et j’ai l’habitude de la voir mise de côté. J’ai l’habitude d’être traité avec condescendance par des gens qui n’ont jamais fait l’expérience des épreuves que je vis, et qu’on me dise que je suis trop jeune pour parler des réalités historiques de mon propre peuple. Mais même si l’organisation actuelle expose au grand jour la suffisance blanche, étayant les revendications fatiguées des communautés Noire et Métisse, et même si des membres de ma communauté prennent conscience du véritable état et des objectifs réels des forces de l’ordre dans ce pays, une petite et étrange partie de moi a été révélée. Une toute petite, étrange et triste partie de moi qui aurait voulu qu’ils aient raison, que j’aie exagéré, qui aurait voulu que j’aie inventé tout ça. La légitimation de toutes ces années où j’ai supplié et débattu ne m’a pas permis de me sentir justifié ou plus fort, mais triste. Je suis triste d’avoir raison, triste que notre réalité soit aussi horrible que je l’ai toujours senti. Ironiquement, la vision que j’ai longtemps pressé les autres d’avoir est soudain une chose dont je voudrais pouvoir me détourner. En effet, une autre composante de ma tristesse est de mesurer véritablement ce qu’est la réalité sociale, politique et économique des Noirs et des Métisses dans ce pays. Tandis que les soulèvements, de Ferguson à Baltimore, en ont amené certains à discuter de la violence d’état et de l’apartheid moderne, pour ceux d’entre nous qui vivent cela au quotidien, les mouvements actuels pour la justice nous ont révélé que nos expériences de violence n’étaient ni localisées, ni isolées. Au lieu de connaître simplement les histoires vécues par nos familles, nos amis, et nos propres démêlées avec la justice, on trouve soudain une documentation (inter)nationale sur à quel point nous sommes sans cesse harcelés, emprisonnés, tués, et à quel point l’état peut se permettre de faire ça impunément. Nos témoignages -bien que décisifs dans nos propres vies- se retrouvent soudain, et de manière déstabilisante, situés dans un contexte global, et l’abrupte décompte des morts dresse un tableau qui d’une certaine façon est plus laid encore que lorsque cela concernait seulement notre immeuble, notre voisinage ou notre ville. Il est triste de réaliser que ce n’est pas juste un policier, juste un service. Il est triste de réaliser qu’il y a tout un réseau conçu pour nous faire du mal, et pour protéger ceux qui nous font du mal. Il est déprimant de réaliser à quel point l’étendue de l’empire est redoutable. Qui plus est, ma tristesse comporte de la culpabilité. Je suis coupable d’être triste. La tristesse sent la faiblesse. Je sais très bien que l’enjeu de la propagande contre nous, l’enjeu des meurtres d’état, des acquittements de policiers, du harcèlement et des emprisonnements, est la démoralisation. Je me sens coupable d’être démoralisé. Je devrais être en colère. Je devrais être enflammé d’une passion inextinguible. Je devrais me montrer aussi implacable que l’état. Si je suis triste, l’état a gagné. Si je suis triste, le combat est terminé. Ce que, depuis peu, j’essaie d’avoir à l’esprit, c’est : humanité n’est pas faiblesse. Ce n’est pas une idée dont je viens de prendre conscience, mais que je viens de me donner la permission d’habiter. Les sentiments, bien qu’ils puissent me rendre vulnérable, ne me rendent pas faible. Le deuil est ce que j’ai à faire lorsque des gens que j’aime me sont pris. Souffrir à cause des douloureuses réalités que mon peuple et moi-même vivons, est plus que compréhensible. Cela montre que je n’ai pas succombé, que je n’ai pas accepté la réalité courante, violente, que je n’ai pas abandonné la croyance en ma propre valeur. Les qualités qui rendent l’état accablant, sont celles-là mêmes qui le rendent faible. Une froide dévotion au profit, à l’amassement grotesque de ressources au dépend de la communauté, du peuple et de la planète, ce n’est pas de la force. Il n’y a, en fait, rien de plus triste que de croire au sacrifice de la vie contre des choses matérielles, du contrôle, et du pouvoir. La violence la plus intense -que nous voyons encore accélérer- , l’effacement intentionnel de l’histoire, l’usage de la force militaire, la mise à l’isolement, la négation de droits élémentaires, les attaques, les abus, ne feront jamais cesser nos communautés de ressentir. Cela ne mettra jamais fin à notre amour pour nos propres vies, pour les vies de nos ancêtres, pour les vies de nos enfants. Cela ne nous dissuadera jamais de riposter. Ma tristesse prouve mon amour, et mon amour prouve que je suis mené par de profonds liens spirituels envers mon peuple – passé, présent et à venir. Et exactement comme il serait inapproprié pour nous d’ignorer la violence, d’ignorer la réalité politique de notre oppression, il serait tout aussi inapproprié de faire comme si cela ne nous avait pas atteint, comme si cela ne nous atteignait pas. Être touché par quelque chose ne veut pas dire être faible. Et même, cela montre la présence de toutes les qualités que l’état ne possède pas, toutes les qualités qui font que le combat en vaut la peine, et qui rendent la réalisation de la justice aussi belle que possible. Faire semblant de ne pas être triste, dissimuler ma tristesse, ne me rendra pas plus fort. Étouffer mon véritable moi, renier la peur et la rage qui entourent la perte, c’est cela qui à long terme m’affaiblirait. Quand nous parlons de prendre soin de soi, de se préserver, il nous faut non seulement parler de surmonter notre chagrin, mais de l’autoriser, de lui faire de la place. Il nous faut parler de bâtir un mouvement qui nous autorise à ressentir, de toutes les façons possibles, et qui n’attende pas de nous que nous effacions ou refoulions notre tristesse au nom de l’organisation, du commandement ou de l’activisme. N’avançons pas de manière si décidée que nous ne nous arrêtions pour faire nos deuils. Nous avons le droit de pleurer pour nos pertes, pour nous-mêmes, pour nos familles, pour nos ancêtres. Laissons ce chagrin faire partie de la construction du mouvement, accordons-lui un espace sacré, et laissons-le construire en nous la compassion qui nous propulsera vers de nouvelles batailles.