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voguing

Lorsque la visibilité s’avère être une exploitation apolitique, nous n’avons pas à l’approuver.

Article original de Radical Faggot : https://radfag.wordpress.com/2015/05/31/vogue-is-not-for-you-deciding-whom-we-give-our-art-to/ (Vogue Is Not For You : Deciding Whom We Give Our Art To)
Traduction de Spangle – Vos remarques sont les bienvenues.

Le voguing n’est pas fait pour vous : décider à qui nous transmettons notre art

Quand j’ai commencé à faire du voguing, j’étais un lycéen de seize ans.

Me battre pour comprendre ce que voulait dire être gay et Noir, aussi bien qu’apprendre le voguing sur la scène de bal, sont deux choses qui m’ont délivré et ont allumé en moi de toutes nouvelles passions. Il ne m’était jamais arrivé de pouvoir être ouvertement queer sans sacrifier ma Négritude. Il ne m’était jamais arrivé que des communautés entières, des traditions entières, des histoires entières existent et soient Noires, queer, Métisses, fem, trans, pauvres et ouvrières tout à la fois. Mon intérêt initial pour le voguing a donc été inspiré par un profond désir d’être toutes les parts de moi-même authentiquement et simultanément.

Apprendre à faire du voguing, c’était apprendre que la connaissance incorporée de mes multiples identités opprimées s’étaient toujours éclairées mutuellement. Une fois que j’eus compris cela à travers mon propre corps, j’ai appris à le voir dans ma famille, ma communauté et les structures plus grandes qui régissaient ma vie.

Chaque semaine au moins, quelqu’un m’envoie un article ou une vidéo dans laquelle du voguing est produit sur une piste européenne, dans une prestigieuse galerie d’art ou un clip d’artiste pop, et me demande ce que j’en pense. La question tourne toujours autour de l’usage éthique du voguing : Les danseurs sont-ils nommés et crédités ? L’artiste a-t-elle dédommagé correctement les voguers avec lesquels elle a travaillé ? Qui compose le public consommant cette danse ? En définitive, la question est : peut-on s’approprier le voguing de manière appropriée ?

Ma réponse est toujours la même : Non, on ne peut pas. L’appropriation est une forme de coercition, et cette coercition est née de la suprématie blanche. Voici ce que je veux dire :

Il y a une longue histoire de supématie blanche sur la scène de bal. Elle a été en grande partie mise en évidence, de façon controversée, dans le classique culte Paris Is Burning. La thèse du film est en définitive que les personnes trans/queer de couleur sont lésées jusque dans leur propre marginalité dépravée, et bien que leur quête de reconnaissance par le milieu mainstream soit futile, elle est au moins pailletée. Bien que le film lui-même soit issu de la suprématie blanche (et ses conclusions sur la scène de bal orientées par son metteur en scène blanc et cis), son existence même dévoile quelque chose de vrai : le fait que notre communauté trouve sa valeur dans sa consommation par des communautés plus privilégiées, pose réellement problème.

Le voguing fait un tabac dans les studios de danse européens, dans les centres de loisirs de banlieue, au cinéma et dans les clips. Comme cela est le cas depuis longtemps, les voguers ne semblent pas eux-mêmes se voir comme ayant du succès, ni sentir qu’ils peuvent être pris au sérieux en tant que danseurs, jusqu’à ce qu’ils puissent enseigner, se produire ou être représentés sur l’une de ces plateformes. Le message internalisé est clair : faire du voguing dans un club est le point de départ, mais c’est faire du voguing pour les élites qui est la marque du succès.

Cette mentalité a pour effet un désinvestissement au sein des communautés queer pauvres et ouvrières, au profit de l’enseignement du voguing dans des lieux qui ne l’ont pas créé, qui ne lui ont pas donné forme, mais qui sont fascinés par lui et ont les moyens de le consommer. Au lieu que les meilleurs voguers tirent leur fierté de transmettre leur savoir aux jeunes opprimés qui en ont le plus besoin, les nouvelles générations de notre communauté sont délaissées pour la notoriété d’une clientèle blanche, riche, straight et cis. Les opportunités de mentorat, d’empowerment et de solidarité intergénérationnelle sont perdues, et l’alternative ne fait qu’invisibiliser un peu plus la détresse de notre communauté – laissant les sans-abri, la pauvreté, la violence d’état et les brutalités policières dans l’ombre, derrière l’éclat superficiel du spectacle commercial.

Et oui, même quand des artistes de couleur s’approprient notre forme d’art, la suprématie blanche n’en est pas moins à l’oeuvre. Beyonce, Kelly Rowland, Jennifer Lopez, Estelle, Janelle Monae, Lil Mama ou FKA Twigs ont tout autant à voir avec notre exploitation que Madonna, Lady Gaga et Jennie Livingston. Car, philosophie mise à part, les emprunts à notre culture dans le travail de ces artistes (institutionnels) n’ont rien fait -et ne font rien- pour mettre en lumière notre histoire de luttes, ni pour combattre les structures qui sont à l’origine de nos besoins de résistance. Les cis, les straight, les riches, et même ceux qui partagent certaines de nos autres identités opprimées, n’en profanent pas moins notre art et notre communauté quand ils objectifient notre esthétique, sans prendre en considération les voies par lesquelles ils bénéficient de la violence à laquelle nous sommes confrontés dans les mains des systèmes qui leur signent des chèques.

Parce qu’il y a une histoire est si longue et si bien décrite de l’appropriation du voguing, c’est l’une de celles où je fais de mon mieux pour prendre une direction différente et l’interrompre. Je n’enseignerai pas le voguing à des danseurs professionnels, à des compagnies qui veulent s’en servir pour leur chorégraphie. Je ne l’enseignerai pas dans des lieux blancs, dans des lieux riches, dans des lieux qui ne soient pas contrôlés par des queers et affichés comme tels. La conviction qui me fait adopter cette posture est la suivante :

Le voguing appartient aux personnes queer de couleur – en particulier aux trans, aux pauvres, aux travailleurs, aux travailleurs du sexe, aux sans-abri et aux jeunes queer de couleur. Nous l’avons créé, nous devons être ceux qui le dansent, et nous devons être ceux qui le protègent. Dans une société qui limite constamment notre accès au logement, à l’éducation, à la terre et à tous les types de ressources, il est risible de voir les privilégiés si ennuyés que nous limitions leur accès à nos corps, à nos traditions et à notre génie. Quiconque se plaint qu’on lui dise qu’iel ne peut pas faire du voguing, devrait commencer par se demander en quoi iel est impacté’ par les systèmes qui causent quotidiennement la mort de personnes queer de couleur, et ce qu’iel fait pour combattre notre mise à l’écart institutionnelle.

Je travaille actuellement dans un centre d’accueil pour trans sans-abri et jeunes queer. Le voguing fait partie de notre pratique quotidienne. Chaque jour je regarde des jeunes queer s’en servir pour résoudre des conflits, se remonter le moral quand ils se sentent abattus, affirmer leur corps, construire leur confiance en eux et se déterminer en tant qu’artistes, enseignants et leaders dans leur communauté. Il n’y a rien de plus puissant à voir, et je ne peux imaginer meilleur usage de cette forme.

J’ai la chance de pouvoir co-animer des ateliers de voguing dans ce centre d’accueil. Les lignes directrices sur lesquelles reposent la philosophie et les valeurs de nos ateliers, celles que nous faisons de notre mieux pour intégrer à chaque nouvelle session, sont celles-ci :

Nous avons un savoir – Nos expériences vécues en tant que Noirs, Métisses, pauvres, travailleurs, sans-abri, migrants, travailleurs du sexe, trans et queer nous ont appris des techniques, nous ont apporté un savoir que personne d’autre ne peut revendiquer, même en étudiant ou en lisant énormément à propos de nous.

Nous avons le droit de partager notre savoir les uns avec les autres – Notre sagesse est réelle et valable, et nous sommes les destinataires légitimes des savoirs appris les uns des autres. Les vérités que nous détenons ne tirent pas leur valeur du fait que des gens extérieurs à notre communauté leur portent de l’intérêt. Elles tirent leur valeur du fait qu’elles émanent de nous !

Nos besoins évoluent – Les conditions dont nous avons besoin pour partager notre savoir – tout comme les conditions dont nous avons besoin pour vivre pleinement nos vies – changent au fur et à mesure que nous changeons. Notre espace d’apprentissage, nos communautés et nos mouvements doivent être flexibles pour changer avec nous. C’est à nous de déterminer quand, où et comment ces changements auront lieu.

Nous sommes des experts – Nous sommes les voix qui doivent être entendues, et nous sommes ceux qui ont le plus besoin de les entendre. Personne ne comprend la queeritude, la transidentité, le fait d’être sans-abri, plus profondément que nous-mêmes. Personne n’est mieux préparé à nous enseigner comment survivre que nous le sommes. Personne ne peut se représenter une vision plus vivante de l’avenir de notre communauté que nous le pouvons nous-mêmes.

Notre histoire se passe maintenant – Nous sommes des vecteurs de changement ! Nous sommes ceux qui dessinent le futur de notre communauté ! Cette prise de conscience nous apprend à bâtir nos communautés sur la confiance, la générosité et l’affirmation, et à agir avec la conscience que les générations futures de notre peuple dépendent de nous !

Ce qui est important dans tout cela est que le voguing est un outil que nous avons créé, pas seulement pour l’expression, mais pour nous organiser, gagner en puissance, et survivre à la violence quotidienne d’une société suprémaciste blanche. Cet outil n’aura jamais le même sens, ne pourra jamais servir le même but, entre les mains de personnes qui ne partagent pas notre besoin de survie.

L’idée gentillette selon laquelle franchir des frontières ferait avancer la diversité, et partager l’espace et la culture reviendrait à partager les privilèges et les ressources, doit être débusquée. Car cette même douce réthorique détruit les communautés Noire et Métisse, met des gens à la rue de force et remplit les prisons. La vérité est que lorsque les puissants franchissent des frontières, le flux tend à être unilatéral. Lorsque les riches mettent la main sur notre culture, le résultat est que nous sommes supplantés et non inclus. On arrive finalement à la dépolitisation de nos sources de résistance les plus sacrées, ce qui ne profite qu’à ceux qui veulent étouffer nos demandes de changement.

La meilleure manière de soutenir notre communauté, de nous montrer de l’amour, est de nous laisser la place de nous affirmer nous-mêmes et les uns les autres, et de partager notre sagesse avec ceux qui en ont réellement besoin. C’est de se battre à nos côtés contre les systèmes qui nous refusent les droits et ressources les plus élémentaires -hétérosexisme, transphobie, prisons, maintien de l’ordre, gentrification- et non de nous dépouiller un peu plus au nom de la visibilité et de la tolérance.

Remerciements à NIC Kay.

NdT : À titre d’exemple, voici une petite vidéo qui montre un peu de voguing et beaucoup d’appropriation illégitime : http://www.liberation.fr/culture/2013/09/25/le-voguing-de-l-underground-au-mainstream_934577

Article original : In Support of Baltimore: Or; Smashing Police Cars Is Logical Political Strategy https://radfag.wordpress.com/2015/04/26/in-support-of-baltimore-or-smashing-police-cars-is-logical-political-strategy/ sur le blog de Radical Faggot.

En Soutien à Baltimore : Ou Pourquoi Détruire des Voitures de Police Est une Stratégie Politique Logique

Émeutiers sur Camden Yards à Baltimore, brisant les fenêtres et les pare-brises de voitures de police.

En tant que nation, nous n’arrivons pas à comprendre la stratégie politique Noire, comme nous n’arrivons pas à reconnaitre la valeur de la vie d’un Noir.

Nous ne voyons que ghettos, crime, et parents absents, là où nous devrions voir des communautés luttant activement contre des crises de santé mentale et une exploitation économique préméditée. Et quand nous voyons des voitures de police être cognées, et les biens d’une grande entreprise être détruits, nous devrions y voir des réponses raisonnables à des générations d’extrême violence d’état, et des décisions logiques à propos du type d’actions à mener pour obtenir le résultat politique désiré.

Je suis atterré par le flot de critiques envers les révoltés de Baltimore ce weekend, leur reprochant de ne pas avoir manifesté dans le calme. La rhétorique de la pomme pourrie voudrait nous faire croire que la plupart des manifestants de Baltimore manifestent comme il faudrait, droit qui leur est constitutionnellement reconnu, et qu’un petit nombre perturbent la paix, jetant un discrédit sur le mouvement.

Il vaudrait mieux ignorer cette manœuvre, d’abord à cause de l’omerta quasi-totale des médias sur les actions qui se passent sur le terrain, en particulier durant ce weekend. De même, il est absurde de citer la constitution dans une manifestation pour les droits civiques des Noirs (ce document n’a pas été écrit pour nous, vous vous souvenez ?), et certainement pas dans une manifestation organisée pour attirer l’attention sur le fait que l’état enfreint presque constamment ses propres lois vis-à-vis des opprimés.

Mais il y a quelque chose qui est encore plus problématique. Se réclamer des révoltes « Black Lives Matter » (les vies des Noirs comptent), aussi bien que des réponses organiques à la violence de la police et de l’état, en se disant « non-violent » ou « pacifique », c’est occulter le climat actuel dans lequel ces mouvements agissent et la longue histoire d’émeutes et d’actions directes sur lesquelles ils se sont fondés.

Je ne recommande pas la non-violence -en particulier dans un moment comme celui auquel nous assistons actuellement. Dans l’esprit et les mots des mouvements de militantes féministes Noires et Métisses partout dans le monde, j’estime qu’il est crucial que nous voyons la non-violence comme une tactique, et non comme une philosophie.

La non-violence est une catégorie de performance politique destinée à attirer l’attention et à gagner la sympathie de ceux qui ont des privilèges. Lorsque ceux qui sont hors de la lutte -les blancs, les riches, les straights, les valides, les personnes de genre masculin- ont fait la preuve de façon répétée qu’ils ne s’en souciaient pas, qu’ils ne comptaient pas se mettre en rang de bataille pour défendre les opprimés, c’est une stratégie politique futile. Cela n’échoue pas seulement à répondre aux besoins de la communauté, mais expose réellement les opprimés à un plus grand danger de violence.

Le militantisme consiste en actions concrètes qui défendent nos communautés de la violence. Il consiste en des réponses qui touchent aux buts politiques immédiats de nos communautés, et gèrent les répercussions telles qu’elles arrivent. Il consiste à dire non, à poser et à tenir des limites, à réclamer la restitution des ressources volées. Et de la Libération Queer et du Black Power aux mouvements séculaires pour la souveraineté autochtone et à l’anti-colonialisme, c’est ainsi que nos mouvements d’opprimés ont fait des étincelles, et nous ont sans doute permis de gagner les seules victoires politiques réelles que nous avons eues sous le règne de l’empire.

Nous devons clarifier ce que nous entendons par des mots comme « violence » et « pacifisme ». Parce que, pour être clair, la violence c’est de battre, harceler, tazer, attaquer et abattre des gens Noirs, trans, migrants, femmes et queer ; et c’est cela, la réalité à laquelle beaucoup d’entre nous ont à faire chaque jour. Dire à quelqu’un d’être pacifique et jeter l’opprobre sur son militantisme ne manque pas seulement d’une compréhension politique nuancée et historique, c’est littéralement une demande irresponsable et assassine.

Les objectifs politiques des insurgés de Baltimore ne sont pas flous -exactement comme ils n’étaient pas flous lorsque des Noirs pauvres se sont insurgé à Ferguson la dernière fois. Lorsque le marché libre, la propriété privée, le gouvernement élu, le système législatif, vous ont tous montré qu’ils ne vont pas vous protéger -en fait, qu’ils sont les sources de la plupart de la violence que vous subissez- alors l’action politique se met à être de stopper, même pour un moment, la machine qui essaie de vous tuer ; de vous débarrasser de la botte posée sur votre cou, même si cela ne vous accorde qu’une seconde de respiration. C’est exactement à cela qu’il sert de bloquer des rues, d’entraver le consumérisme blanc, et de détruire ce qui est la propriété de l’état.

Les Noirs savent cela, et ont employé ces tactiques de très longue date. Les traiter de non-civilisés et les encourager à se soucier de la constitution est raciste, et l’argument échoue à se fonder non seulement sur la réalité politique violente dans laquelle les Noirs se trouvent, mais aussi sur nos traditions séculaires de résistance, qui nous ont appris des stratégies de militantisme et d’action concrète qui sont efficaces dans presque tous les autres mouvements pour la justice.

Et bien que je ne croie pas que chaque révolté impliqué dans les attaques de voitures de police et de devantures de chaines de magasins ait la même philosophie et fasse cela pour les mêmes raisons, on ne peut écarter le fait que, lorsqu’il y a un plus grand tollé national pour la défense de baies vitrées et de portières de voitures que pour de jeunes Noirs, cela montre quelque chose ; lorsque l’on prend plus soin de supporters blancs se trouvant à proximité d’une émeute, que des personnes Noires qui font face à la police, cela donne une explication de plus en plus claire de la rage et de la douleur des communautés Noires dans ce pays.

En tenant compte de tout cela, je pense que les évènements de ce weekend soulèvent d’importantes questions pour les futures actions militantes et directes de tous nos mouvements. En plus de coordonner nos objectifs, de forger nos messages et nos types d’action, nous avons besoin de réfléchir soigneusement à ce que pourraient être les résultats de l’action militante sur le long terme. Les stratégies que je suggère, et les questions importantes auxquelles je pense que nous devrions essayer de répondre tandis que nous projetons des actions politiques ou nous y trouvons impliqués, sont celles-ci :

Nuisons-nous à l’état et à la propriété privée, ou nuisons-nous à des personnes, des communautés et des ressources naturelles ? L’effet de notre action perturbe-t-il l’état et la violence du monde des affaires, ou crée-t-il des dommages collatéraux auxquels les plus opprimés seront confrontés (par exemple des familles Noires, des petits entrepreneurs, du personnel d’entretien, etc) ? Imitons-nous la violence d’état en nuisant à des personnes et à l’environnement, ou frappons-nous la propriété de l’état d’une manière qui peut stopper ou ralentir la violence ? Diabolisons-nous le système ou des personnes ?

Qui se trouve dans les parages ? Faisons-nous du mal à des gens alentour quand nous agissons ? Y a-t-il une possibilité de violence pour ceux qui ne sont pas les cibles désignées de notre action ? Impliquons-nous de force dans une action des gens dont la plupart ne le voudraient pas, ou qui ne sont pas prêts pour ça ?

Qui est impliqué dans l’action ? Les gens sont-ils impliqués dans notre action de manière consensuelle, ou simplement parce qu’ils se trouvent dans les parages ? Avons-nous créé des possibilités de partir pour les gens de toutes capacités qui pourraient ne pas vouloir être présents ? Sommes-nous stratégiques dans le choix du lieu et la disposition des corps ? Si notre action a des répercussions violentes, qui y sera exposé ?

Nous devons tenter de répondre à autant de ces questions que possible avant que nos actions aient lieu, si possible en phases organisées. Nous avons aussi besoin de plans de repli et d’options pour changer nos actions sur le moment si les conditions convenues ne sont pas réunies au moment de passer à l’action.

J’ai haussé les épaules quand l’enquête à Ferguson a révélé le « scandale » de mails racistes échangés au sein du gouvernement local, y compris par des gens haut placés du département de police. Je pense que beaucoup d’entre nous savent qu’une enquête sur plus ou moins n’importe quel département de police produirait des trouvailles similaires. Les émeutes de Baltimore ont maintenant montré bien des points communs entre la politique et la direction des deux villes. Quelle sorte d’action a mis en lumière aux yeux des moins concernés ce que les Noirs ont toujours su ? Quelles sortes d’actions seront nécessaires pour faire largement comprendre que tout maintien de l’ordre est un terrorisme raciste, et que la justice ne pourra advenir qu’avec son abolition définitive ?

Black power, Queer power, le pouvoir à Baltimore et à toutes les personnes opprimées qui savent de quoi il est temps.

Article original : Feeling Is Not Weakness: Sadness, Mourning and Movement https://radfag.wordpress.com/2015/05/14/feeling-is-not-weakness-sadness-mourning-and-movement/ sur le blog de Radical Faggot.

Sentiment n’est pas faiblesse : tristesse, deuil et mouvement

Martinez Sutton prend la parole à propos du meurtre de sa sœur Rekia Boyd

Alors que nous construisons notre force collective, comment faisons-nous pour nous autoriser aussi à être vulnérables ?

Beaucoup de mouvements qui ont lieu en ce moment, à une échelle globale (mais en particulier aux États-Unis) représentent des changements politiques que j’ai espéré depuis aussi loin que je me souvienne. De sorte qu’il est difficile de comprendre pourquoi je me suis senti aussi triste ces derniers mois. Cette tristesse est en partie faite de deuil. Chaque jour, il y a de nouveaux noms de femmes trans, d’ados, de gens queer, de pères, de mères, de bébés qui ont été assassinés par la police, ou absorbés dans les prisons. J’entends leurs histoires, je suis témoin des détails révoltants sur les vidéos, gavé de violence implacable. Je suis en deuil face à la perte de leurs voix, leur sagesse, leur lumière. Je pleure pour leurs familles, notre famille. Je suis en deuil des vies de ces jeunes opprimés, de la violence à laquelle ils sont ou seront bientôt confrontés. Mais une autre partie de cette tristesse vient de quelque chose d’autre. Elle vient de la confrontation à une réalité politique qu’il serait, en fait, plus facile d’ignorer. Beaucoup d’entre nous arrivent à se lever le matin, à survivre dans notre quotidien, en n’examinant pas notre oppression de front – en tout cas pas systématiquement. Nous savons que nous ne pouvons pas nous permettre de ressentir la rage et la douleur qui nous reviennent constamment. Ce n’est pas tenable. Cependant l’émergence d’un mouvement signifie, précisément, une confrontation. Cela crée de nombreux exutoires pour l’expression de cette rage et de cette douleur. Ce qui, en retour, implique de vivre au milieu de notre propre réalité de violence, d’une façon que sinon nous éviterions intentionnellement. En tant que personne racisée qui a longtemps vécu dans des espaces blancs de classe moyenne, j’ai l’habitude de devoir expliquer ad nauseam ma vision des choses de personne opprimée, et j’ai l’habitude de la voir mise de côté. J’ai l’habitude d’être traité avec condescendance par des gens qui n’ont jamais fait l’expérience des épreuves que je vis, et qu’on me dise que je suis trop jeune pour parler des réalités historiques de mon propre peuple. Mais même si l’organisation actuelle expose au grand jour la suffisance blanche, étayant les revendications fatiguées des communautés Noire et Métisse, et même si des membres de ma communauté prennent conscience du véritable état et des objectifs réels des forces de l’ordre dans ce pays, une petite et étrange partie de moi a été révélée. Une toute petite, étrange et triste partie de moi qui aurait voulu qu’ils aient raison, que j’aie exagéré, qui aurait voulu que j’aie inventé tout ça. La légitimation de toutes ces années où j’ai supplié et débattu ne m’a pas permis de me sentir justifié ou plus fort, mais triste. Je suis triste d’avoir raison, triste que notre réalité soit aussi horrible que je l’ai toujours senti. Ironiquement, la vision que j’ai longtemps pressé les autres d’avoir est soudain une chose dont je voudrais pouvoir me détourner. En effet, une autre composante de ma tristesse est de mesurer véritablement ce qu’est la réalité sociale, politique et économique des Noirs et des Métisses dans ce pays. Tandis que les soulèvements, de Ferguson à Baltimore, en ont amené certains à discuter de la violence d’état et de l’apartheid moderne, pour ceux d’entre nous qui vivent cela au quotidien, les mouvements actuels pour la justice nous ont révélé que nos expériences de violence n’étaient ni localisées, ni isolées. Au lieu de connaître simplement les histoires vécues par nos familles, nos amis, et nos propres démêlées avec la justice, on trouve soudain une documentation (inter)nationale sur à quel point nous sommes sans cesse harcelés, emprisonnés, tués, et à quel point l’état peut se permettre de faire ça impunément. Nos témoignages -bien que décisifs dans nos propres vies- se retrouvent soudain, et de manière déstabilisante, situés dans un contexte global, et l’abrupte décompte des morts dresse un tableau qui d’une certaine façon est plus laid encore que lorsque cela concernait seulement notre immeuble, notre voisinage ou notre ville. Il est triste de réaliser que ce n’est pas juste un policier, juste un service. Il est triste de réaliser qu’il y a tout un réseau conçu pour nous faire du mal, et pour protéger ceux qui nous font du mal. Il est déprimant de réaliser à quel point l’étendue de l’empire est redoutable. Qui plus est, ma tristesse comporte de la culpabilité. Je suis coupable d’être triste. La tristesse sent la faiblesse. Je sais très bien que l’enjeu de la propagande contre nous, l’enjeu des meurtres d’état, des acquittements de policiers, du harcèlement et des emprisonnements, est la démoralisation. Je me sens coupable d’être démoralisé. Je devrais être en colère. Je devrais être enflammé d’une passion inextinguible. Je devrais me montrer aussi implacable que l’état. Si je suis triste, l’état a gagné. Si je suis triste, le combat est terminé. Ce que, depuis peu, j’essaie d’avoir à l’esprit, c’est : humanité n’est pas faiblesse. Ce n’est pas une idée dont je viens de prendre conscience, mais que je viens de me donner la permission d’habiter. Les sentiments, bien qu’ils puissent me rendre vulnérable, ne me rendent pas faible. Le deuil est ce que j’ai à faire lorsque des gens que j’aime me sont pris. Souffrir à cause des douloureuses réalités que mon peuple et moi-même vivons, est plus que compréhensible. Cela montre que je n’ai pas succombé, que je n’ai pas accepté la réalité courante, violente, que je n’ai pas abandonné la croyance en ma propre valeur. Les qualités qui rendent l’état accablant, sont celles-là mêmes qui le rendent faible. Une froide dévotion au profit, à l’amassement grotesque de ressources au dépend de la communauté, du peuple et de la planète, ce n’est pas de la force. Il n’y a, en fait, rien de plus triste que de croire au sacrifice de la vie contre des choses matérielles, du contrôle, et du pouvoir. La violence la plus intense -que nous voyons encore accélérer- , l’effacement intentionnel de l’histoire, l’usage de la force militaire, la mise à l’isolement, la négation de droits élémentaires, les attaques, les abus, ne feront jamais cesser nos communautés de ressentir. Cela ne mettra jamais fin à notre amour pour nos propres vies, pour les vies de nos ancêtres, pour les vies de nos enfants. Cela ne nous dissuadera jamais de riposter. Ma tristesse prouve mon amour, et mon amour prouve que je suis mené par de profonds liens spirituels envers mon peuple – passé, présent et à venir. Et exactement comme il serait inapproprié pour nous d’ignorer la violence, d’ignorer la réalité politique de notre oppression, il serait tout aussi inapproprié de faire comme si cela ne nous avait pas atteint, comme si cela ne nous atteignait pas. Être touché par quelque chose ne veut pas dire être faible. Et même, cela montre la présence de toutes les qualités que l’état ne possède pas, toutes les qualités qui font que le combat en vaut la peine, et qui rendent la réalisation de la justice aussi belle que possible. Faire semblant de ne pas être triste, dissimuler ma tristesse, ne me rendra pas plus fort. Étouffer mon véritable moi, renier la peur et la rage qui entourent la perte, c’est cela qui à long terme m’affaiblirait. Quand nous parlons de prendre soin de soi, de se préserver, il nous faut non seulement parler de surmonter notre chagrin, mais de l’autoriser, de lui faire de la place. Il nous faut parler de bâtir un mouvement qui nous autorise à ressentir, de toutes les façons possibles, et qui n’attende pas de nous que nous effacions ou refoulions notre tristesse au nom de l’organisation, du commandement ou de l’activisme. N’avançons pas de manière si décidée que nous ne nous arrêtions pour faire nos deuils. Nous avons le droit de pleurer pour nos pertes, pour nous-mêmes, pour nos familles, pour nos ancêtres. Laissons ce chagrin faire partie de la construction du mouvement, accordons-lui un espace sacré, et laissons-le construire en nous la compassion qui nous propulsera vers de nouvelles batailles.