Le Voguing N’est Pas Fait Pour Vous : Décider À Qui Nous Transmettons Notre Art

Publié: 6 juin 2015 par L'épicène dans blogueurs du XXIème siècle, politique & société
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voguing

Lorsque la visibilité s’avère être une exploitation apolitique, nous n’avons pas à l’approuver.

Article original de Radical Faggot : https://radfag.wordpress.com/2015/05/31/vogue-is-not-for-you-deciding-whom-we-give-our-art-to/ (Vogue Is Not For You : Deciding Whom We Give Our Art To)
Traduction de Spangle – Vos remarques sont les bienvenues.

Le voguing n’est pas fait pour vous : décider à qui nous transmettons notre art

Quand j’ai commencé à faire du voguing, j’étais un lycéen de seize ans.

Me battre pour comprendre ce que voulait dire être gay et Noir, aussi bien qu’apprendre le voguing sur la scène de bal, sont deux choses qui m’ont délivré et ont allumé en moi de toutes nouvelles passions. Il ne m’était jamais arrivé de pouvoir être ouvertement queer sans sacrifier ma Négritude. Il ne m’était jamais arrivé que des communautés entières, des traditions entières, des histoires entières existent et soient Noires, queer, Métisses, fem, trans, pauvres et ouvrières tout à la fois. Mon intérêt initial pour le voguing a donc été inspiré par un profond désir d’être toutes les parts de moi-même authentiquement et simultanément.

Apprendre à faire du voguing, c’était apprendre que la connaissance incorporée de mes multiples identités opprimées s’étaient toujours éclairées mutuellement. Une fois que j’eus compris cela à travers mon propre corps, j’ai appris à le voir dans ma famille, ma communauté et les structures plus grandes qui régissaient ma vie.

Chaque semaine au moins, quelqu’un m’envoie un article ou une vidéo dans laquelle du voguing est produit sur une piste européenne, dans une prestigieuse galerie d’art ou un clip d’artiste pop, et me demande ce que j’en pense. La question tourne toujours autour de l’usage éthique du voguing : Les danseurs sont-ils nommés et crédités ? L’artiste a-t-elle dédommagé correctement les voguers avec lesquels elle a travaillé ? Qui compose le public consommant cette danse ? En définitive, la question est : peut-on s’approprier le voguing de manière appropriée ?

Ma réponse est toujours la même : Non, on ne peut pas. L’appropriation est une forme de coercition, et cette coercition est née de la suprématie blanche. Voici ce que je veux dire :

Il y a une longue histoire de supématie blanche sur la scène de bal. Elle a été en grande partie mise en évidence, de façon controversée, dans le classique culte Paris Is Burning. La thèse du film est en définitive que les personnes trans/queer de couleur sont lésées jusque dans leur propre marginalité dépravée, et bien que leur quête de reconnaissance par le milieu mainstream soit futile, elle est au moins pailletée. Bien que le film lui-même soit issu de la suprématie blanche (et ses conclusions sur la scène de bal orientées par son metteur en scène blanc et cis), son existence même dévoile quelque chose de vrai : le fait que notre communauté trouve sa valeur dans sa consommation par des communautés plus privilégiées, pose réellement problème.

Le voguing fait un tabac dans les studios de danse européens, dans les centres de loisirs de banlieue, au cinéma et dans les clips. Comme cela est le cas depuis longtemps, les voguers ne semblent pas eux-mêmes se voir comme ayant du succès, ni sentir qu’ils peuvent être pris au sérieux en tant que danseurs, jusqu’à ce qu’ils puissent enseigner, se produire ou être représentés sur l’une de ces plateformes. Le message internalisé est clair : faire du voguing dans un club est le point de départ, mais c’est faire du voguing pour les élites qui est la marque du succès.

Cette mentalité a pour effet un désinvestissement au sein des communautés queer pauvres et ouvrières, au profit de l’enseignement du voguing dans des lieux qui ne l’ont pas créé, qui ne lui ont pas donné forme, mais qui sont fascinés par lui et ont les moyens de le consommer. Au lieu que les meilleurs voguers tirent leur fierté de transmettre leur savoir aux jeunes opprimés qui en ont le plus besoin, les nouvelles générations de notre communauté sont délaissées pour la notoriété d’une clientèle blanche, riche, straight et cis. Les opportunités de mentorat, d’empowerment et de solidarité intergénérationnelle sont perdues, et l’alternative ne fait qu’invisibiliser un peu plus la détresse de notre communauté – laissant les sans-abri, la pauvreté, la violence d’état et les brutalités policières dans l’ombre, derrière l’éclat superficiel du spectacle commercial.

Et oui, même quand des artistes de couleur s’approprient notre forme d’art, la suprématie blanche n’en est pas moins à l’oeuvre. Beyonce, Kelly Rowland, Jennifer Lopez, Estelle, Janelle Monae, Lil Mama ou FKA Twigs ont tout autant à voir avec notre exploitation que Madonna, Lady Gaga et Jennie Livingston. Car, philosophie mise à part, les emprunts à notre culture dans le travail de ces artistes (institutionnels) n’ont rien fait -et ne font rien- pour mettre en lumière notre histoire de luttes, ni pour combattre les structures qui sont à l’origine de nos besoins de résistance. Les cis, les straight, les riches, et même ceux qui partagent certaines de nos autres identités opprimées, n’en profanent pas moins notre art et notre communauté quand ils objectifient notre esthétique, sans prendre en considération les voies par lesquelles ils bénéficient de la violence à laquelle nous sommes confrontés dans les mains des systèmes qui leur signent des chèques.

Parce qu’il y a une histoire est si longue et si bien décrite de l’appropriation du voguing, c’est l’une de celles où je fais de mon mieux pour prendre une direction différente et l’interrompre. Je n’enseignerai pas le voguing à des danseurs professionnels, à des compagnies qui veulent s’en servir pour leur chorégraphie. Je ne l’enseignerai pas dans des lieux blancs, dans des lieux riches, dans des lieux qui ne soient pas contrôlés par des queers et affichés comme tels. La conviction qui me fait adopter cette posture est la suivante :

Le voguing appartient aux personnes queer de couleur – en particulier aux trans, aux pauvres, aux travailleurs, aux travailleurs du sexe, aux sans-abri et aux jeunes queer de couleur. Nous l’avons créé, nous devons être ceux qui le dansent, et nous devons être ceux qui le protègent. Dans une société qui limite constamment notre accès au logement, à l’éducation, à la terre et à tous les types de ressources, il est risible de voir les privilégiés si ennuyés que nous limitions leur accès à nos corps, à nos traditions et à notre génie. Quiconque se plaint qu’on lui dise qu’iel ne peut pas faire du voguing, devrait commencer par se demander en quoi iel est impacté’ par les systèmes qui causent quotidiennement la mort de personnes queer de couleur, et ce qu’iel fait pour combattre notre mise à l’écart institutionnelle.

Je travaille actuellement dans un centre d’accueil pour trans sans-abri et jeunes queer. Le voguing fait partie de notre pratique quotidienne. Chaque jour je regarde des jeunes queer s’en servir pour résoudre des conflits, se remonter le moral quand ils se sentent abattus, affirmer leur corps, construire leur confiance en eux et se déterminer en tant qu’artistes, enseignants et leaders dans leur communauté. Il n’y a rien de plus puissant à voir, et je ne peux imaginer meilleur usage de cette forme.

J’ai la chance de pouvoir co-animer des ateliers de voguing dans ce centre d’accueil. Les lignes directrices sur lesquelles reposent la philosophie et les valeurs de nos ateliers, celles que nous faisons de notre mieux pour intégrer à chaque nouvelle session, sont celles-ci :

Nous avons un savoir – Nos expériences vécues en tant que Noirs, Métisses, pauvres, travailleurs, sans-abri, migrants, travailleurs du sexe, trans et queer nous ont appris des techniques, nous ont apporté un savoir que personne d’autre ne peut revendiquer, même en étudiant ou en lisant énormément à propos de nous.

Nous avons le droit de partager notre savoir les uns avec les autres – Notre sagesse est réelle et valable, et nous sommes les destinataires légitimes des savoirs appris les uns des autres. Les vérités que nous détenons ne tirent pas leur valeur du fait que des gens extérieurs à notre communauté leur portent de l’intérêt. Elles tirent leur valeur du fait qu’elles émanent de nous !

Nos besoins évoluent – Les conditions dont nous avons besoin pour partager notre savoir – tout comme les conditions dont nous avons besoin pour vivre pleinement nos vies – changent au fur et à mesure que nous changeons. Notre espace d’apprentissage, nos communautés et nos mouvements doivent être flexibles pour changer avec nous. C’est à nous de déterminer quand, où et comment ces changements auront lieu.

Nous sommes des experts – Nous sommes les voix qui doivent être entendues, et nous sommes ceux qui ont le plus besoin de les entendre. Personne ne comprend la queeritude, la transidentité, le fait d’être sans-abri, plus profondément que nous-mêmes. Personne n’est mieux préparé à nous enseigner comment survivre que nous le sommes. Personne ne peut se représenter une vision plus vivante de l’avenir de notre communauté que nous le pouvons nous-mêmes.

Notre histoire se passe maintenant – Nous sommes des vecteurs de changement ! Nous sommes ceux qui dessinent le futur de notre communauté ! Cette prise de conscience nous apprend à bâtir nos communautés sur la confiance, la générosité et l’affirmation, et à agir avec la conscience que les générations futures de notre peuple dépendent de nous !

Ce qui est important dans tout cela est que le voguing est un outil que nous avons créé, pas seulement pour l’expression, mais pour nous organiser, gagner en puissance, et survivre à la violence quotidienne d’une société suprémaciste blanche. Cet outil n’aura jamais le même sens, ne pourra jamais servir le même but, entre les mains de personnes qui ne partagent pas notre besoin de survie.

L’idée gentillette selon laquelle franchir des frontières ferait avancer la diversité, et partager l’espace et la culture reviendrait à partager les privilèges et les ressources, doit être débusquée. Car cette même douce réthorique détruit les communautés Noire et Métisse, met des gens à la rue de force et remplit les prisons. La vérité est que lorsque les puissants franchissent des frontières, le flux tend à être unilatéral. Lorsque les riches mettent la main sur notre culture, le résultat est que nous sommes supplantés et non inclus. On arrive finalement à la dépolitisation de nos sources de résistance les plus sacrées, ce qui ne profite qu’à ceux qui veulent étouffer nos demandes de changement.

La meilleure manière de soutenir notre communauté, de nous montrer de l’amour, est de nous laisser la place de nous affirmer nous-mêmes et les uns les autres, et de partager notre sagesse avec ceux qui en ont réellement besoin. C’est de se battre à nos côtés contre les systèmes qui nous refusent les droits et ressources les plus élémentaires -hétérosexisme, transphobie, prisons, maintien de l’ordre, gentrification- et non de nous dépouiller un peu plus au nom de la visibilité et de la tolérance.

Remerciements à NIC Kay.

NdT : À titre d’exemple, voici une petite vidéo qui montre un peu de voguing et beaucoup d’appropriation illégitime : http://www.liberation.fr/culture/2013/09/25/le-voguing-de-l-underground-au-mainstream_934577

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