Viole ta copine, pas les passantes

Publié: 22 mai 2015 par L'épicène dans antisexisme appliqué, cris, nos essais, politique & société
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Il y avait plusieurs agresseurs sexuels* à la marche de nuit d’hier soir. Vu le nombre de mecs et le nombre de personnes en tout, j’estime qu’il devait y en avoir une bonne vingtaine ; pas tous conscients de ça, et probablement tous sincèrement solidaires des victimes et des victimes potentielles de ces agressions. Quand j’ai vu que mon ex se trouvait là, tout d’un coup je me suis dit : « hé, mais c’est un agresseur, il a du culot d’être venu ce soir ». Et puis je me suis rendu compte que j’avais à balayer devant ma porte. Moi aussi, j’ai agressé quelqu’un. En douceur, en silence. En couple.

Parce qu’il y a les agressions dont on parle, mais aussi celles qu’on tait, celles qui n’existent pas, celles dont on ne s’aperçoit même pas. Les agressions les plus nombreuses, faites d’attouchement importuns et de « Non mais si, allez, quoi… ». Les abus qui tournent bien, quand ta copine au début elle voulait pas et puis finalement elle est contente que t’aies insisté. Ou en tout cas elle ne s’en plaint pas. Quand elle se réveille le matin et qu’au bout de dix secondes son regard se vide et son sourire s’efface ; qu’elle te demande quand même si t’as bien dormi, mais qu’elle se lève vite pour aller faire du café. Pas qu’elle te fuie, malgré l’étrangeté ; c’est surtout la peur des explications à donner.

Tu t’endormais, et là tu sens la bite de ton copain qu’il presse contre tes cuisses. Tu ne dis rien, tu ne penses plus. Le lit est trop grand pour en sortir. T’espères qu’il va comprendre mais tu comprends que t’espères en vain, et finalement tu te reprends juste assez pour faire semblant que c’est normal. Mais tu t’es pas sentie en danger, et puis sa bite tu la connais, tu te sens pas salie, et après tout c’est pas ton non qu’il a piétiné, juste ton silence. T’avais qu’à lui dire, d’ailleurs c’est pas cool de lui en vouloir, il savait même pas que tu voulais pas. Et surtout c’est tellement dans le cours des choses. Il suffit de pas trop y penser pour écarter le risque de nommer. Il suffit de verser du café dans vos deux tasses et de regarder l’appartement qui est comme d’habitude pour être sûre qu’il n’est rien arrivé.

Bien sûr il y a un monde entre ces viols ordinaires, et un viol « caractéristique ». Un viol avec peur, avec coups, avec saleté. Un viol public, auquel tu fais face comme à un mur, qui te laisse pas le choix d’appeler ça autrement. Il y a un monde et en même temps une parenté, une cohérence. Le barbare et l’insidieux, le terrifiant et le quotidien, chacun de ces viols rend l’autre possible. T’apprends ça sous ta propre couette, t’apprends comme c’est normal et comme tu n’y peux rien. Et tu sais ce qui se passe dehors, quand tu sors, alors quand ça se passe dedans ya rien qui sort.

Espaces à prendre, silences à briser. On était là dans la rue en train de marcher, alors pour compléter j’ai crié. Viole ta copine, pas les passantes. Range-toi du côté des gens qui peuvent faire des conneries mais ça jamais. Prends-toi pour quelqu’un de bien à peu de frais. Viole ta copine, pas les passantes. C’est la réalité ou bien cette phrase qui est choquante ?

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commentaires
  1. L'épicène dit :

    épilogue

    Ce soir-là, ma phrase avait choqué des gens, qui étaient venus discuter. On avait fini chez moi, à partager nos expériences jusque tard dans la nuit. Aujourd’hui, presque un an plus tard, je reçois ce texto. Quelqu’un a osé parler de ce qui s’était passé ; quelqu’un a réussi à réparer ce qui pouvait l’être. Son « merci » m’arrive comme un cadeau. Vous savez, le petit brin d’herbe qui pousse dans les ruines…

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