Sale eau, pars !

Publié: 6 août 2014 par pongolevelu dans nouvelles
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Petit bidule d’avant-lecture : y a un petit passage de ce texte, écrit il y a un bout de temps déjà, qui m’a l’air potentiellement problématique (le passage ou le personnage cause de ses parents). J’hésite à le modifier, du coup vos avis sont les bienvenus.

Bonne lecture.

-Virez-moi cette cinglée, qu’elle aille emmerder son monde ailleurs !

-Va crever, connard !

Le crâne de Yolande résonna contre le bitume lorsqu’elle s’écroula, balancée hors du bar par deux habitués passablement énervés. La porte claqua, et le vent froid de cette fin de novembre vint agresser son visage, encore imbibé de l’atmosphère moite et tiède de l’établissement.

-‘chier, Grommela-t-elle. Prenant péniblement appui sur ses membres engourdis pour se relever, titubante, et prendre le chemin de son automobile tout en frottant son front endolori.

Mais bordel, pourquoi il avait fallu que ce con la fasse chier. Tout se passait plutôt bien, au départ, et puis ça avait merdé. Déjà, elle avait pas aimé quand le patron lui avait collé un glaçon dans son sky. Un putain de glaçon, pas foutu de savoir qu’il faillait boire son whisky sec, nan, il avait fallu qu’il y mette un bout de flotte solide. Elle avait gueulé, bien sûr, et le gros ahuri lui avait changé son verre en la zyeutant de traviole. Ça se serait arrêté là, mais les tocards, y traînent en bande, et le pauvre type qui voulait se taper Yolande depuis le début de la soirée lui avait proposé un pastis.

Forcément, c’était pas passé. Un alcool qu’on coupe avec quasi moitié de ce liquide dégueulasse… Rien que d’y penser, ça lui foutait la gerbe. Elle repeignit d’ailleurs le macadam, usant pour cela de tons rosâtres du plus bel effet.

-Gicle de là, va dégueuler ailleurs ! Lui gueula le barman.

Oh, ce chieur. Elle avait fait dix bons mètres depuis son rade moisi, il pouvait lui foutre la paix. Elle reprit son mouvement, se remémorant le pain qu’elle avait collé au type et l’air hébété qui s’était dessiné sur son visage sanguinolent. Il avait peut-être le groin pété, mais qu’importe. De toute façon, il était déjà pas gâté à la base.

A chaque fois, c’était la même chose, à chaque fois qu’on voulait lui faire ingurgiter de la flotte. Ces abrutis pigeaient pas, elle savait pas trop comment, que ce bidule nauséabond n’était bon qu’à remplir la cuvette des chiottes et ces saloperies d’océans.

Elle était arrivée. Elle ouvrit machinalement la portière, se glissa à l’intérieur de l’habitacle, inséra sa clé dans le contact et démarra. Elle choisit une route au hasard et commença à la parcourir, feux éteints, alors que la nuit était bien installée depuis plusieurs heures. Une nuit bien sombre d’ailleurs. On ne voyait pas une étoile, pas une petite loupiote d’avion ou de satellite.

De gros nuages cachaient tout, et elle le sentait à présent, malgré ses sens embrumés par les litres de chouchen et les six verres de whisky, il allait bientôt pleuvoir.

Soirée de merde. De la flotte partout, c’était à croire que le monde lui en voulait cette nuit-là.

Un petit coup sur la pédale d’accélérateur, et elle sortait de ce bled paumé du fin fond du Finistère. Le prochain bar était à plusieurs dizaines de bornes, et vu l’heure, elle allait devoir se finir toute seule au volant, avec sa topette de rhum encore à moitié pleine.

Et voilà que les souvenirs à la con refaisaient surface, encore une fois, pour lui rappeler pourquoi elle haïssait l’eau. D’abord, il y avait eu son père, docker, il cognait quand il avait bu, mais l’était pas salaud dans le fond, il regrettait toujours le lendemain. Elle était encore mioche quand un de ses collègues était venu sonner à leur porte, pour annoncer, avec sa face gênée et dégoulinante de sueur, que le paternel s’était noyé. A bien y réfléchir, y avait peut-être quelques larmes au milieu de sa bouille liquéfiée, mais impossible d’en être certain. On ne lui avait dit que bien plus tard que c’était un suicide, reste qu’elle avait commencé à se trouver mal à l’aise en présence de flotte, a se laver uniquement lorsque sa mère l’y forçait et à taper dans la réserve de piquette à cinq balles que cette dernière entretenait.

Sa mère, c’te salope. Elle l’avait foutue dehors a seize ans en la traitant de pute, tout ça parce qu’elle avait eu le malheur d’embrasser son mec dans le champ de vision de cette ordure.

Quand elle se disait que madame l’enflure sa génitrice se tapait la moitié des poivrots qu’elle ramassait au PMU du coin…

Les pneus crissèrent lorsque la voiture pris, un peu en retard, un virage serré sur le bord d’une falaise. Prise dans ses pensées, la vue obscurcie par l’alcool et la pluie, qui battait à présent régulièrement la chaussée, Yolande ne remarqua même pas le péril auquel elle avait échappé.

Et puis, quand elle avait gueulé sous la fenêtre pour récupérer ses affaires, la seule chose à laquelle elle avait eu droit, c’était un foutu seau de flotte dans la tronche.

Après ça, elle avait créché quelques temps chez son mec, un chômiste de dix ans plus vieux qu’elle. Elle s’était tirée le jour où il l’avait giflée parce qu’elle refusait de faire la vaisselle, en emportant quelques bidules avec elle. Elle avait fini au poste, foutus flics… Pourvu qu’elle n’en croise pas sur la route : rincée comme elle l’était, et sans son permis, perdu deux ans plus tôt, elle prendrait bien cher. Peut-être même de la tôle, va savoir.

Qu’est-ce qu’elle foutait encore dans ce trou, cette zone à la con ou il flottait une fois l’an, mais pour une durée de douze mois ? Comment elle pouvait encore traîner dans ce coin, le plus ignoble possible quand la flotte vous débecte ?

A vrai dire, elle y avait toujours vécu, c’était peut-être la raison.

Eh merde, un voyant rouge venait de lui indiquer le déclin de ses réserves d’essence, en lui niquant un peu les yeux au passage. Sans ça, elle se serait tirée loin, vers l’est, en espérant que là-bas il pleuve moins. La pluie s’était un peu affaiblie, d’ailleurs, et c’était un léger crachin qui balayait à présent la côte de l’ouest Breton. Pas plus mal. Elle ralenti et alla se garer un peu plus loin, près d’une plage de rochers encastrée entre deux crêtes.

Yolande resserra son manteau gris et épais autour de ses épaules. Elle commença à s’assoupir, songeant à la suite de sa misérable existence plombée par l’immonde liquide. C’en était au point qu’elle avait lâché son dernier coup en apprenant qu’il était pompier, révulsée par la simple idée de le voir manipuler un foutu jet d’eau. Dommage, d’ailleurs, parce qu’il avait un autre jet qu’il utilisait plutôt bien. Elle eut un geste pour se masturber, puis se ravisa : trop de flotte, ça asphyxiait sa libido.

Et puis y avait eu toutes ces embrouilles, comme celle de ce soir, d’autres emmerdes, qu’elle ne comptait plus. Ça faisait aussi bien douze ans qu’elle se lavait à sec, sa peau en était rougie, mais elle appréciait le frottement de la brosse sur son corps, et ce d’autant plus qu’il la prémunissait du contact avec le liquide abhorré.

Puis elle pensa à ce môme, un jeunot de même pas vingt ans avec qui elle avait traîné il y a peu. Elle pouvait même plus lui en vouloir, après ce qu’elle lui avait fait.

Elle se moucha bruyamment dans sa manche, essuyant rapidement le bord de sa narine de ses doigts maigrelets.

Bien sûr, il l’avait poussée dans la fontaine, c’était de quoi lui faire péter un câble pendant une bonne semaine, mais elle avait vraiment dépassé les bornes. Elle avait laissé le pauvre gosse à moitié conscient, avec les bras éclatés et sa belle gueule en sang dans le caniveau, des morceaux de dents éparpillés alentours. Elle s’en voulait. Merde, l’était sympa le couillon, gentil, plein d’attentions, taquin. Ils se marraient bien, mais il avait fallu que la flotte s’en mêle. Bordel !

Yolande cogna rageusement contre son volant, déclenchant le mécanisme de l’air bag qui lui sauta au visage. Repoussant avec difficulté le coussin étouffant, elle sortit de sa voiture et marcha vers la plage, se protégeant tant bien que mal du crachin qui tombait toujours.

Juchée sur un rocher, elle beugla. Elle insulta l’immense étendue d’eau de toute l’ampleur que son vocabulaire permettait, et même un peu plus. Elle voua l’élément honni aux pires atrocités, bien que celles-ci soient difficilement praticables sur un objet liquide.

Elle déclama sa haine de la flotte sous toutes les formes, en français, en breton et dans des mots dont elle seule percevait la signification à l’instant où ils étaient hurlés.

Elle vagit sa souffrance et son dégoût, et provoqua l’océan, brandissant à la face de ce monstre aqueux son majeur levé.

Puis elle s’effondra, se recroquevillant sur elle-même, sanglotant, l’esprit déchiré par la douleur et embrouillé par l’alcool. Elle resta là, immobile, agitée par moments de spasmes et de hoquets.

Enfin, elle se leva, s’enfila cul-sec son reste de rhum et s’en repartit vers son véhicule.

Elle avait laissé la portière ouverte, le siège était trempé.

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commentaires
  1. Antonin Sobel dit :

    Très bon ça, viens écrire sur Facebook, sur la page « La littérature tue encore » ça va cartonner et demande en ami « Antonin Sobel ». Amitiés.

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  2. L'épicène dit :

    Non, le passage des parents colle bien avec le reste, pas de souci. Peut-être qu’un troisième accrochage avec la flotte pourrait effacer l’idée d’un pur trauma familial, m’enfin ça ne m’a pas choqué. Et je plussoie, il est très bon ce texte.

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  3. antoninsobel dit :

    Change rien. Merci de l’invit’, je te balance des textes rapidement.

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